Archive pour Bourgeons

La folle, c’est moi ou c’est les autres ?

Posted in Uncategorized with tags , on 25 février 2012 by brigitha48

La folle, c’est moi ou c’est les autres ?

Texte du livre « Les pères criminels » de Barbara Kavemann et Ingrid Lohstöter
Page 82 à 93

Vivre avec les conséquences du détournement sexuel

« Sur certains points, nous avons des souvenirs aussi transparents que l’eau claire.
Sur d’autres, nous ne savons pas du tout s’il est passé quelques choses ou non. » (Anna).
Vivre avec le secret de détournement n’oblige pas seulement à développer des stratégies pour affronter la terreur quotidienne : cette cohabitation s’enracine profondément dans la conscience et le comportement. Elle laisse des traces qui dureront, pour une partie d’entre elles, toute la vie. Les femmes portent seules et dans l’isolement les conséquences de ces actes. C’est souvent une terreur sans fin, semblable à celle que connaissent nombre de femmes adultes qui ont été violée ou agressées. Mais le traumatisme se grave profondément dans la conscience enfantine et marque le passage de la jeune fille à la femme ; il s’incruste dans des domaines psychiques difficiles à atteindre, mais que peuvent surgir d’une manière incontrôlée, sous la forme des souvenirs soudains.
Une femme a réagi à la publication dans Stern1 des bonnes feuilles du livre de Florence Rush, Le secret le mieux gardé : J’ai pleuré en lisant votre article. Moi aussi, je souffre depuis mes onze ans des conséquences d’une telle expérience. Aujourd’hui, j’ai trente-cinq ans. J’ai vécu trois mariages et d’innombrables liaisons dont j’espérais qu’elle parviendrait à  » dissiper  » les années qui ont séparé ma onzième et ma vingtième année. Mon fils, dix ans, m’a dit que je n’étais plus une mère joyeuse. J’ai décidé de mettre fin à mes jours. Je voulais mourir. On m’a retrouvée à temps, par un hasard extraordinaire. On m’a donné votre article comme lecture de chevet, alors que je sortais de la section des soins intensifs. Ça a été comme une explosion en moi. Je peux en parler, à présent. Quand je quitterai l’hôpital, je suivrai une thérapie. J’ose franchir ce pas, je n’ai pas d’alternative, puisqu’il me faut continuer à vivre » (Stern 31/1982.
L’homme assez âgé qui passe à la télévision un dimanche soir a été victime d’un détournement d’avion par un terroriste. Il n’oubliera jamais l’événement, dit-il. Et chacun le comprend : cet événement terrible en fait un héros, alors même qu’il l’a vécu passivement. Il n’a pas besoin d’expliquer pour quelles raisons il n’a rien fait pour libérer les passagers. Tout le monde comprendrait qu’il ne veuille plus jamais prendre l’avion. Aucun thérapeute n’aurait l’idée de lui faire revivre sans cesse des situations menaçantes pour qu’il perde sa peur en se rappelant sa première expérience.
Aux jeunes filles qui ont subi dans leur enfance un détournement sexuel, on ne dira pratiquement jamais : oui, cela a dû être terrible, c’est une injustice, tu as raison de te plaindre, tu as droit à ce qu’on te plaigne et à ce qu’on s’occupe de toi. Nous t’admirons d’avoir su affronter cette situation sans te briser. Tout au contraire : quand vous allez mal, on vous reproche vos symptômes. Et l’avenir ? Comme s’il ne s’était rien passé, elle devrait, « comme toute jeune fille normale », se marier, avoir des enfants et une famille.
Leur expérience est passée sous silence, comme leur appel au secours. Elles vivent dans l’incertitude, seules avec les conceptions, leurs sentiments, leurs souvenirs. Le détournement lui-même et son cadre, la famille, servent alors à faire passer l’horreur pour une illusion des sens.

Le doute sur la réalité du souvenir

« Je ne sais plus exactement quand ça a commencé et combien de temps j’ai dû l’accepter… » -« Je ne sais plus quand c’était… ». Si le souvenir est aussi imprécis, c’est parce que la transition entre le baiser de bonne nuit habituel et le détournement peut être progressive, et parce que la prise de conscience ne rejoint que lentement la réalité. L’événement ne cesse de glisser, il n’est pas saisissable. Manuela avait souvent peur, quand elle était à la table familiale et regardait autour d’elle, que ses pensées soient compréhensibles par tous : « Si maman savait ça ! » Il n’y eut des périodes, par la suite, où elle oublia totalement ce qui s’était passé. Quand sa mère, que travaillait à l’époque dans un foyer des jeunes filles, racontait les sévices sexuels que celles-ci avaient subis, Manuela pensait : « Les pauvres ! J’ai de la chance d’avoir une famille aussi bonne ».
Pour pouvoir continuer à vivre avec ce qu’elles ont subi, les jeunes filles doivent essayer d’oublier, et non de prendre conscience de ce qui se passe. Si elle fond comme si leur aventure n’était qu’un mauvais rêve, peut-être finiront-elles par être sûres qu’il ne s’est rien passé du tout.
Pour un enfant, le lit est un abri important, c’est souvent le seul endroit de l’appartement où il peut vivre pour lui-même, où il va chercher protection et consolation. C’est le lieu où s’entremêlent rêve et réalité.
Le lendemain matin, la petit fille réfléchit : Etais-je seule ? Y avait-il quelqu’un avec moi ? Ai-je rêvé ? Le trouble s’insinue en elle. Certains pères utilisent sans scrupules le sommeil de leur fille pour s’attaquer à elles. Louise Armstrong rapporte nombre de discussions avec des femmes qui, enfants, se réveillaient la nuit et sentaient leur père sur elles, tentant prudemment, sans troubler leur sommeil, de se satisfaire. Leur seul possibilité de supporter ce contre quoi elles ne peuvent se défendre est de faire comme si elles dormaient réellement – contenir leur terreur ou faire comme si rien ne se passait. Une femme raconte que ces événements créèrent chez elle une peur de s’endormir – pour dont elle souffrit toute sa vie. Le demi-sommeil, la frontière incertaine entre la veille et le sommeil empêche presque les femmes de considérer leurs souvenirs comme une dure réalité.
Le choc que ressent une jeune fille lorsqu’elle s’éveille subitement, apeurée, et constate que quelqu’un s’attaque à son corps dans le noir renforce le sentiment de ne plus être en sécurité, même plus dans son sommeil. Après une telle expérience, il est difficile de relâcher son attention, de se détendre et de se calmer. C’est la peur de la narcose. Mais le fait que le détournement ait eu lieu pendant le sommeil complique avant tout le travail psychique de la femme concernée pour assimiler l’événement. L’incertitude sur la réalité des faits reste malgré tout. On trouve ici la base d’un doute et d’une tension qui pourront durer toute une vie.
Mais même lorsque le détournement se passe ouvertement, dans la vie de chaque jour, le doute peut exister : est-ce moi, la folle, ou bien les autres ? Ça ne doit tout de même pas être normal ! Quand la peur et la colère de l’enfant ne trouvent pas l’écho dans son entourage, comment peut-il comprendre ce qui lui est arrivé ?
« Je pensais que ce comportement faisait partie de la vie familiale, et je me disais : c’est mon problème si je l’ai si mal ressenti, puisqu’apparemment tout le monde fait comme ça. C’est normal, tu dois vivre avec ça » (Anna).
Toute affirmation de ses propres sentiments aide la victime à sortir de ce piège. « A un moment, il s’est mis à faire venir aussi ma petite sœur près de lui. J’avais neuf ou dix ans. Et elle m’a demandé s’il arrêterait un jour de me toucher, moi aussi. Cela m’a fait du bien. Parce que nous pouvions nous dire, toutes le deux : « Il n’arrête pas de nous toucher, et nous ne le voulions pas. » Il était donc clair que quelque chose se passait, quelque chose que je refusais et dont je n’étais donc pas coupable. Je ne me suis jamais sentie coupable depuis » (Heike).
Quand la terreur fait partie du quotidien, elle reste enfouie dans les sentiments, elle disparaît de la conscience : masquée, obstruée, tout redevient bien. « J’ai toujours des difficultés pour décrire cela. Je l’ai raconté, j’ai aussi parlé de mes parents, du fait que mon père boit tellement. Et un thérapeute m’a dit :  » C’est horrible, pour un enfant, de rester à la maison en ayant peur de son vieux, quand il rentre ivre chez lui. Ou quand ton grand-père va te sauter dessus la prochaine fois… » et aujourd’hui encore, je n’arrive pas à trouver ça tellement horrible » (Anna).
Vue de loin, donc, une enfance tout à fait normale ; mais quand on y regarde de plus près, une longue série d’horreurs.
Jamais on ne dira qu’il s’agit d’une horreur. Quand la jeune fille ne se soumet pas, totalement brisée, à ce concept de normalité, quand elle n’intègre pas le détournement dans son univers mental et ne s’enfuit pas dans la division psychique du sentiment et de la conscience, le combat qu’elle mène contre cette incertitude fondamentale ne cesse jamais. L’agression directe contre son propre corps la conduit à se considérer elle-même comme sans valeur et sans droit. Et l’agression directe ne suppose pas nécessairement la violence. Le détournement enveloppé dans de belles phrases n’est qu’une variante de la satisfaction par la force des désirs sexuels masculins et sert à soulager la conscience du coupable, à affoler et à isoler l’enfant. Dans les deux cas, la jeune fille sait que son père ne s’intéresse pas à elle en tant que personne, mais en tant que corps.
L’une des conséquences de cette attitude est que souvent, plus tard, les femmes ne trouvent de secours que par leur corps : « J’avais un nombre invraisemblable de relations avec des hommes. Et si, par hasard, je n’en avais pas pendant un mois, je devenais bouillante – il m’en faut un, il me faut quelqu’un pour me reconnaître » (Heike). Le revers de la médaille est la grande solitude que ces innombrables liaisons ne peuvent combler.
La solitude touche aussi les femmes qui, en raison de leur expérience, refusent la sexualité et associent tout contact sexuel à la violence et au détournement. Elles doivent souvent renoncer, pour le reste de leur vie, aux relations sexuelles et aux sensations de bonheur. Sylvia : « Quand je dis que je ne me laisserai plus jamais toucher, cela veut dire, dans mon esprit, que je ne me laisserai plus jamais battre ».
Dans les lettres que de nombreuses femmes ont envoyées à le revue Brigitte et où celles-ci parlaient souvent de détournements sexuels assez anciens, on ne cesse de répéter à que point la relation avec la sexualité est bouleversée par cette expérience (Enfants détournés, recueil publié par la revue Brigitte, 1983).
L’impuissance de l’enfant devant l’adulte, de la jeune fille devant l’homme implique, lorsqu’elle est aussi mal vécue, que les femmes devenues adultes continuent à lutter contre le sentiment d’impuissance et la peur de la trahison – sans parler de trahisons effectives. Il suffit d’une rapide chute de résultats scolaires – que les professeurs, femmes ou hommes, ne s’expliquent que rarement et dont ils ne recherchent jamais suffisamment les causes – pour que l’événement ait de profondes conséquences sur l’éducation, la profession et l’avenir de la jeune fille. La défaillance effective renforce alors le sentiment d’infériorité.

Ma triste constatation est que malheureusement, à ce jour d’innombrables victimes d’inceste occultent encore leurs passés. Le sentiment d’être « totalement différente » ne s’évanouit pas. Pour la plupart du temps l’entourage préfère le déni, ça renforce la culpabilité des victimes et les isoles totalement.

Brigitha Balet

PARTIR VERS L’AUTRE RIVE

Posted in Uncategorized with tags , on 17 février 2012 by brigitha48

PARTIR VERS L’AUTRE RIVE

Inéluctablement, je sombrais dans l’abîme, alors que mon travail commençait à me plaire. Bien que je fusse appréciée de mes supérieurs et de mes collègues, mon état de santé empirait. Envahie d’angoisses terribles et inexplicables, je craignais de m’évanouir, de ne plus rien assumer. Tout paraissait insurmontable, même les plus petites choses. Vivre devenait impensable.

Seule, abandonnée dans un gouffre hanté par des monstres et des fantômes, encerclée par des ombres menaçantes. Naufragée dans un néant où je ne comprenais plus rien. Une seule solution s’offrait : disparaître à jamais. Je voulais devenir légère et insouciante comme une plume emportée par le vent.

Je continuais de travailler quelques mois. Tous les matins, une volonté farouche m’était indispensable pour me lever. Pour affronter une journée de plus. Prise de panique, je sentais un poids énorme sur ma poitrine. Je pleurais tout au long du trajet. Personne ne se rendit compte que je me noyais.
Premier dimanche du mois de septembre 2002. Ensemble, avec mon époux, nous participâmes à une fête villageoise. Assis à table, mon voisin fit remarquer combien j’avais de chance d’être avec un si gentil mari. Ma raison bascula. Mais alors, pourquoi souffrais-je pareillement ?

Je me levai et rentrai à la maison. Absente, effroyablement absente. Ce fut à ce moment, précisément, que s’imposa la décision de m’enfuir dans un sommeil sans retour. Tant d’obscures années. Il fallait que j’échappe à l’emprise de ce trou noir.

J’avais l’habitude des médicaments. Je connaissais la dose exacte à avaler pour ne pas mourir. Je ne garde aucun souvenir du geste insensé qui va suivre. Dans un mauvais sommeil je me suis levée. Je suis allée chercher, Dieu sait où, une pèlerine en plastique. Je l’ai enroulée autour de mon cou. Et j’ai serré, serré, serré. Très fort. Mon mari me trouva juste à temps pour me sauver.

A mon réveil, je ne savais plus qui j’étais. Je ne ressentais plus rien. Voilà bien ce que j’étais devenue : plus rien. Un jouet cassé. Une créature pathétique, un pantin emporté par les évènements. Prisonnière d’un monde parallèle, insipide, incolore. Gris. Enfermée dans l’obsession de disparaître.

Me porter absente. Je pleurais mais les larmes ne m’apaisaient pas. Sans fin, elles étaient à l’image de mes jours et de mes nuits. Pour qui m’aimait, mon incommensurable détresse devait être terrible.

Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Impuissante à faire comprendre que je n’y pouvais rien.

Le lendemain, mes filles, profondément choquées, vinrent à la maison. Ni mon mari, ni mes enfants ne parvenaient à concevoir ce geste inouï. Ils ne connaissaient de moi que celle qui, toujours, faisait face. Quelles que soient les difficultés. Le château de cartes s’effondrait. Pour moi comme pour eux.

Je réalisai enfin la gravité de mon état, lorsqu’ils m’expliquèrent ce que j’avais fait.

Ma famille me persuada de me faire soigner.
Le médecin demanda que je me rende sans tarder à l’hôpital psychiatrique. J’acceptai parce que j’avais peur. Une peur monstrueuse de mes réactions incontrôlées.

Là, je fus interrogée par la psychiatre responsable, son assistant, ainsi qu’une infirmière.

Je racontai mon parcours dans les grandes lignes. L’assistant demanda : « Madame, quand vous sortez, est-ce que vous vous habillez de façon provocante? »
Sidérée, je lui demandai si une enfant de six ou sept ans cherchait déjà à provoquer.

L’infirmière ajouta que ma vie était un véritable roman. Simplement. Les propos insensés de l’assistant frayèrent pourtant leur chemin dans mon esprit déjà coupable. A l’évidence, c’était bien moi à l’origine de tout.

Actuellement, je suis un cours de danse orientale. Notre professeur nous a expliqué que dans son pays, les femmes aiment leur corps et le cultivent. J’ai réalisé que ce corps ne représentait pour moi qu’un instrument, une mécanique. Avec lequel j’entretenais une relation ambiguë :
• Je savais qu’il provoquait le désir masculin. Je le tenais pour responsable. Dans mes moments de dépression profonde, je cherchais d’ailleurs à le punir.
• Mais j’aimais aussi le mettre en valeur. Je choisissais des tenues soignées et élégantes.
Quand il m’arrivait d’intercepter des regards concupiscents, je méprisais ces hommes pour leur irrespect.

Lorsqu’une fille ou une femme se fait violer et qu’une autorité, policière, judiciaire ou médicale la questionne sur son habillement, l’indignation m’étrangle.

Et je me demande si l’homme et la bête ne font pas qu’un ?
La psychiatre me prit en charge. Je passai une première nuit sereine dans la chambre que je partageais avec une autre patiente.

Le lendemain, on m’attribua une chambre privée avec une jolie salle de bains. Sitôt entrée, je fus saisie d’une étrange sensation. Comme une intuition de ne pas y être seule.

Je ne subis pas plus d’une ou deux perfusions. Mon corps refusait cette médication. En comparaison avec ce que j’avais absorbé par le passé, les quantités de médicaments administrés étaient moindres.
J’effectuai plusieurs séances d’hypnose, sans toutefois parvenir à lâcher prise. Selon la psychiatre, j’avais emmuré mon subconscient sous tant de couches de béton qu’il était difficile, voire impossible, que je puisse accéder à mon réel moi.

Les premiers jours, je n’étais pas autorisée à sortir de l’établissement. Je refusais même de me nourrir dans l’espoir d’en finir une fois pour toutes. Par sécurité, les fenêtres étaient bloquées. Mais je détenais un couteau et un rasoir !

Seule dans ma chambre, les premières semaines furent un combat permanent contre moi-même. Avec le sentiment étrange de porter encore les souffrances de quelqu’un qui se serait trouvé là. Avant moi.

La première nuit déjà, je fus réveillée par une voix
qui m’interpellait : « Viens, viens ». Je m’étais habillée, croyant l’heure du déjeuner arrivée. Je constatai qu’il n’était que deux heures du matin !

Cette voix me supplia une dizaine de jours.
Quand je l’entendais, et que je pensais qu’elle m’adjurait de la suivre, je luttais de toutes mes forces pour ne pas succomber. Dans cette terrible bataille, je crus devenir folle. Je n’en parlai à personne.

Une nuit, je me réveillai brutalement.
Quelqu’un me secouait. Assise dans mon lit j’entendais la voix m’appeler encore. Je voyais un purgatoire rempli de créatures aux visages torturés qui imploraient mon aide. Dans mes rêves, une multitude d’insectes pullulaient sur mon corps et le dévoraient.

Je reçus un soutien que je n’attendais pas. Mes amies de Bulle, Yolande, Monique et Maria eurent cette merveilleuse intelligence du cœur qui consiste à écouter sans conseils ni commentaires.

La visite de Christine-le-rayon-de-soleil.
Nous nous connaissions depuis si peu.
Elle m’envoyait plein de petits messages d’encouragement. M’apportait des bouquets de fleurs. Des livres du Docteur Murphy.

Durant mon séjour, je ne dormis guère.
Une nuit sans sommeil, j’eus une vision.
Dans cette même chambre, une personne brisée de solitude et de désespérance avait décidé de rejoindre l’autre monde.

Bouleversée, je parlai à cette âme et lui enjoignis de lâcher prise et de franchir l’autre rive. Le lendemain, épuisée, je racontai mon histoire à la psychiatre.

Je suppliais qu’on me transférât ailleurs.
Même chez les déments, pourvu que je quitte cette chambre. Elle ne me prit pas pour une folle.
Ma sensibilité exacerbée me permettait sans doute de sentir des choses inhabituelles, dit-elle.

Elle me conseilla de me rendre à la chapelle et de brûler des bougies à l’intention du disparu. Je reçus l’autorisation de rentrer chez moi.

Pendant mon hospitalisation, j’avais bénéficié de quelques week-ends à la maison. Un dimanche, mon mari m’emmena voir la maison de l’ancien voisin de mes parents. Oui, celui qui m’avait violée. J’avais besoin de savoir si cette demeure existait encore. Plus d’un demi-siècle après.

Je montrai à mon compagnon la cour et la porte de l’écurie. L’endroit exact du crime odieux dont j’avais été, enfant, victime. J’allais sonner quand il m’en dissuada. On ne dérange pas les gens si tôt le matin. Un couple sortit. Mon époux s’enquit du monsieur qui habitait autrefois cette maison. Il était mort.
Voilà comment je le sus.

Nous allâmes ensuite chez mon père. Nous attendîmes longtemps avant qu’il n’ouvre la porte. A ma vue, il blêmit et prévint que si je venais pour les anciennes histoires, c’était inutile. Il avait payé.
Et même beaucoup trop. Je le rassurai. Ce qu’il pensait était son affaire. Ce qu’il avait fait à ma petite sœur Julie était une chose entre lui et sa conscience. Je lui demandai encore si ma mère l’avait prévenu du viol que j’avais subi, petite. Il dit que non, bien qu’il sût n’avoir pas été le premier.

Je ressentis un immonde dégoût.
Après cette visite, je reçus l’injonction de laisser tranquille le passé. Celle, encore, de ne pas salir d’avantage la famille.

Les sept semaines à l’hôpital m’aidèrent seulement
à sortir la tête de l’eau. Hélas rien de plus.

La responsable, débordée, accepta de me prendre en charge un ou deux mois. Je lui suis reconnaissante pour tout le bien qu’elle me prodigua.

Rentrée chez moi, je souffris encore d’hallucinations. Je priais le curé de la paroisse d’offrir des messes à la mémoire des malheureux suicidés. Profondément troublée, j’en parlai à l’aumônier de l’hôpital de Sion. Sa précieuse écoute et sa grande sagesse m’aida à retrouver un peu de sérénité. C’est à lui que je dois la motivation pour rédiger ce témoignage.

Une psychiatre accepta de me recevoir à partir du mois de mars 2003. Elle m’offrit de traiter ma pathologie, mais ne pouvait assurer le suivi psychologique. Refusant ses conseils, je repris mon travail à mi-temps.

Je ne voulais pas admettre que j’avais atteint le fond. Je n’étais pas une invalide ! Et j’avais tant besoin de ma sécurité financière. Plusieurs rechutes me forcèrent à capituler.

Grâce à ma psychiatre et à mon médecin je pus obtenir rapidement une rente de l’assurance invalidité.

MA VIE DE FAMILLE

Posted in Uncategorized with tags , on 15 février 2012 by brigitha48

MA VIE DE FAMILLE

Le 1er mars 1970, fut la date que choisit ma fille pour venir au monde. Un magnifique bébé de trois kilos neuf cents. Imaginer l’avenir me rendait heureuse et anxieuse.

Rentrée à la maison avec mon bébé, je me sentis perdue. Comment prendre soin de ce tout petit ? Je désirais nourrir mon enfant au sein, mais la lactation tardait. J’angoissais à l’idée que ma petite fille puisse mourir. N’avais-je pas déjà perdu un enfant ? Il fallait que je me rende constamment à son berceau pour l’écouter respirer. L’idée de la mort subite du nourrisson m’empoisonnait. Je me sentais tellement seule. A l’heure du coucher, j’inspectais tous les recoins de la maison et fermais les portes à double tour. Je perpétue ce rituel encore aujourd’hui.

Je m’enfonçais dans un profond « baby blues » soigné à l’aide d’antidépresseurs et de calmants. Mon mari rentrait souvent tard le soir, parfois au petit matin. Peut-être enviait-il la vie de célibataire de son collègue de travail, pensai-je. Lasse et déçue je lui en fis la remarque. Sa violente réaction m’anéantit. Alors je pris mon bébé dans la poussette pour me rendre chez mes parents à Sierre. Arrivée en larmes chez ma mère, je lui avouai ne pouvoir en supporter davantage. Elle m’ordonna sèchement de retourner dans mon foyer et d’assumer ma vie. C’est ma sœur cadette qui m’offrit quelque réconfort. Sensible à mon désespoir, elle m’accompagna quelques jours chez moi. Comme cela me fit chaud au cœur !

Je me remis à travailler sitôt après la naissance pour pallier au manque d’argent. Mes anciens employeurs acceptèrent mon retour. Je travaillais sur appel. Mon mari suivait de nombreux cours de formation. Il s’absentait souvent. Nous étions bien installés dans notre nouvel appartement de Châteauneuf. Pourtant nous n’y dormîmes pas une seule nuit. Car sans moyen de locomotion et sans possibilité de faire garder notre enfant, nous fûmes contraints de vivre chez mes beaux-parents. Nous dormions dans une minuscule chambre avec un lit pour deux, un autre pour le bébé et une armoire.

Par chance ma belle-mère nous aida beaucoup. Elle gardait notre petite fille lorsque j’allais travailler. Elle le faisait de bon cœur. Peut-être la gâtait-t-elle un peu trop… Ma fille pleurait souvent et me laissait rarement dormir la nuit.

Cet arrangement ne dura pas. Mon mari s’absenta quatre mois pour suivre l’école de sous-officier et ma belle-mère repartit aux champs et à la vigne. Prise au piège, je ne voyais de solution transitoire autre que de retourner chez mes parents. Ma mère accepta à condition que je paie ma pension et celle de ma petite. Comme je ressentis humiliante la demande d’aide ! Le passé incestueux que nous partagions avec mon père et le fait de sentir cette nouvelle proximité me faisaient follement craindre pour ma fille.

Par bonheur cette situation fut de courte durée. Après de constants allers retours entre le domicile de mes parents et celui de mes beaux-parents, je retournais bientôt chez ces derniers. Nous étions en novembre.

En janvier 1971, enceinte pour la deuxième fois, je subis les mêmes traitements médicamenteux que lors de la première grossesse. Atteinte d’un zona qui pouvait menacer mon bébé, la grossesse fut éprouvante. Mais je travaillai jusqu’à terme.

Nous trouvâmes un petit appartement de trois pièces en face de la maison de mes beaux-parents pour le premier août 1971. J’allais enfin être chez moi.

Ma seconde fille est née le vingt octobre 1971. Un splendide bout de chou de trois kilos sept cent cinquante, pétante de santé. Je repris mon travail un mois à peine après mon accouchement. Je remercie du fond du cœur ma belle-sœur, et ceux qui m’offrirent leur soutien en s’occupant de mes petits. Donner mes enfants à garder me fendait le cœur, mais il n’y avait hélas pas d’autre solution.

Absent pour ses nombreux cours de formation, de répétition, mon mari partait encore un mois par an pour son travail. Seule, avec l’éducation des enfants, les travaux ménagers, les vignes et le soutien que j’apportais à ma belle-mère, je trouvais le temps de faire du tricot, de la couture et de la lecture pour parfaire mon français. Je crois que je lisais beaucoup pour fuir la dure réalité et me réfugier dans un monde meilleur. Pour occuper mes soirées j’avais grand plaisir à regarder les films et les émissions de variétés à la télévision. Ce dont j’avais été privée durant mon enfance et mon adolescence. Voilà les moments de loisirs que je m’octroyais. Une sortie au cinéma aurait coûté plus cher.

Nous invitions parfois mes parents le dimanche. A leurs yeux, il était évident qu’il était de notre devoir d’aller les chercher et de les ramener. Je me souviens avoir tenté par des cadeaux, des sorties, de racheter l’amour de ma mère. D’effacer ma dette. Mais je savais bien que c’était impossible.

Chaque fois que je voyais mon père j’étais tendue et anxieuse. Il me répugnait tant! Pour combattre ce sentiment, je me mis à doubler ma dose de médicaments.

Il arrivait que ma mère téléphone pour me proposer de garder les enfants. Je lui répondais que j’appréciais son aide, mais que je ne pouvais pas la payer. Je crois qu’elle le faisait pourtant de bon cœur. Mes enfants conservent de ces moments un bon souvenir. Elle était affectueuse et leur tricotait même des vêtements. Je suis parvenue à préserver ce respect et cet amour jusqu’à sa mort.

Juin 1973, j’obtins enfin mon permis de conduire, ce qui simplifia considérablement ma vie. Mon mari me prêtait la voiture familiale quand il n’en avait pas l’utilité.

Au début de l’année 1974, je sus que je portais mon troisième enfant. Il me fut conseillé d’avorter, si je voulais garder mes reins et rester en vie. Mes convictions religieuses me l’interdirent. Ce fut une grossesse particulièrement pénible et douloureuse. Je continuai de travailler aussi souvent que possible.

Ma petite dernière naquit le 2 octobre 1974. Un amour de bébé de trois kilos deux cents. Le manque de confort et l’exiguïté de notre appartement, inadapté aux besoins d’une grande famille, nous décidèrent à déménager dans un bâtiment locatif, non loin de chez nous. Je fus très occupée à la fois par la conciergerie de l’immeuble, les heures de ménage effectuées chez un voisin et les travaux à la vigne que nous avions louée.

L’éducation de mes filles me préoccupait. Comment faire confiance aux hommes alors que je les savais capables du pire. J’avertis mon mari que j’abattrais toute personne qui oserait les toucher, lui y compris.

Un jour de 1978, le mari de ma belle-sœur fut victime d’un grave accident. Au retour d’une visite à l’hôpital de Bâle, j’allais récupérer mes enfants à Grimisuat. Arrivée près de la maison, chez ma belle-mère et au moment d’ouvrir la portière de ma voiture, un habitant du village se jeta sur moi et me coinça derrière le volant. Il tenta de me violer en éructant : « Laisse-toi faire, on sait bien que tu le fais avec n’importe qui, que tu es une pute ! ».

J’étais paralysée par la peur. Je crois que si j’avais eu un couteau sous la main, je l’aurais tué. J’ai crié « Maman, maman », c’était bien la première fois que j’appelais ainsi ma belle-mère. Dieu merci, elle sortit sur le pas de la porte. L’homme prit la fuite, en marmonnant des mots grossiers.

Je tremblais de tous mes membres et sanglotais. Avec difficulté, je lui expliquai la tentative de viol. Elle n’en fit pas grand cas. J’embarquai mes enfants et rentrai chez moi. Je ne sais comment je réussis à les baigner et à les mettre au lit. J’avais la sensation qu’une autre personne agissait à ma place.

Je racontai à mon mari l’agression dont j’avais été victime. Il me paraissait évident qu’il fallait dénoncer ce personnage. Mon mari estima que mon agresseur était, au fond, un homme respectable avec une famille nombreuse et que je n’avais pas le droit de détruire une famille. Selon lui, cet individu avait simplement trop bu.

L’attitude de mon mari me choqua et me déçut au plus profond de mon être. Une grande partie de mon estime pour lui s’envola à partir de ce moment. Il me fallut plus de six mois pour digérer cette histoire. Les cauchemars reprirent.

J’allais de nouveau très mal. Je me rendis chez le médecin sans toutefois lui parler de l’agression. Révoltée et en colère contre Dieu, je questionnais. Comment pouvait-il tolérer de telles atrocités ? Par la suite, je compris que ce n’était pas Dieu, mais toutes ces pauvres créatures humaines qui s’acharnaient à me faire souffrir.

Ce qui me fit particulièrement mal dans cette tentative de viol, ce fut la certitude que les ragots à mon égard provenaient directement de mon proche entourage. Jamais ces commérages ne cessèrent. Ils empoisonnèrent mon existence et entretinrent mes souffrances toujours vives. J’en ai pleuré ! Bien sûr, je sortais à l’occasion avec une amie. En toute innocence, pour m’amuser. Nous suivions un cours de danse et participions, chaque semaine, à un entraînement de gymnastique. Constater que ces sorties anodines aient pu entraîner de tels ragots m’emplit d’une sourde révolte.

Certaines personnes du village savaient que mon père avait fait de la prison pour atteinte à la pudeur sur l’une de ses filles. Ceci n’avait facilité en rien mon intégration dans ce lieu. Une moins que rien, qui avait honte de sortir de chez elle. Voilà comment je m’estimais. Je cachais mon désarroi sous une apparence souriante et élégante, toute de réserve. Sans doute me jugeait-on hautaine et fière. C’était si loin d’être le cas !

Ma mère attisait mon sentiment d’infériorité. Chaque fois que j’avais besoin d’elle ou de son aide financière, elle me dénigrait. Je le ressentais comme une profonde humiliation. Je savais que je n’avais rien à attendre de sa part ! Ce sont les enfants qui sont redevables envers leurs parents, pas l’inverse !

En 1978, le mari d’une de mes sœurs jumelles décédait tragiquement dans un accident de voiture. Agé de vingt-six ans, il laissait son épouse et ses deux enfants, respectivement âgés de deux ans et neuf mois. Pour toute la famille le choc fut terrible. Le lien intime que je partageais avec mes sœurs jumelles s’était tricoté au fil du temps et du soutien qu’elles m’offrirent à tout instant de ma vie.

J’acceptai à nouveau un travail d’auxiliaire à la poste. Je n’abandonnais rien de mes besognes à la vigne. Je terminais vers seize heures afin de récupérer mes enfants au plus vite. Elles ne furent jamais seules, jamais livrées à elles-mêmes.

Mon mari se découvrit soudainement des passions. La pêche, le vélo, la course… Avec l’impression qu’il me fuyait, je souffrais de cette forme d’abandon. Les fortes tensions que cela occasionna au sein de notre couple me conduisirent à envisager de le quitter. Mais pour mes enfants, avec ce dont j’étais capable de volonté, je réussis à accepter l’insatisfaction d’une relation si peu épanouissante.

Brigitha Balet

MA PSEUDO-LIBERTÉ

Posted in Uncategorized with tags , on 15 février 2012 by brigitha48

MA PSEUDO-LIBERTÉ

Le 8 février, nous célébrâmes nos noces. La veille du mariage civil, mon homme m’emmena dans ma belle-famille. J’y découvrais l’univers totalement différent de l’agriculture et de la paysannerie. Pour ma belle-mère, qui avait consacré sa vie à la terre et à ses enfants, rien d’autre n’importait. Tout était superficiel et inutile : « Un univers d’orgueil et de vanité » disait-elle.

Le jour de la cérémonie religieuse, j’agis comme une marionnette. Tout me parut tellement irréel. Je craignis d’avoir forcé la main de mon jeune mari, de l’avoir empêché de vivre pleinement sa jeunesse en l’engageant trop tôt dans les responsabilités de la vie de famille.

Et l’immense bonheur que j’attendais ?

Pour ce jour inoubliable, me faire la plus belle aurait dû me procurer un plaisir sans pareil. Je ne ressentis qu’un profond désarroi. Témoin de mes hésitations, ma mère m’envoya sèchement me préparer avec la menace de me chasser définitivement de chez elle si je « lui faisais encore ça en plus de tout le reste ». Je montai m’apprêter en toute hâte. Etrangement indifférente. Mon grand-père offrit à mon mari de l’argent pour notre mariage sans manquer de le mettre en garde : « Fais attention, elle sort avec le camion ce que tu rentres avec la charrette ». Tous les cadeaux sous forme pécuniaire furent offerts à mon mari.

Nous nous installâmes dans un appartement à Chippis. Mon mari dénicha du travail dans la région. Comme nous n’avions que peu de moyens, je postulai pour une place de secrétaire à l’usine. Mais lors de l’examen médical obligatoire, le médecin estima que mes séjours en sanatorium m’avaient rendue vulnérable. Et travailler dans un endroit pollué s’avérerait préjudiciable.

Nous vivions avec un modeste salaire. Le manque d’argent créa rapidement quelques problèmes. Sans économies, nous fûmes contraints d’emprunter l’argent pour nous meubler.

La difficulté de la langue limita le dialogue entre nous et compliqua les échanges avec sa famille. Et, par-dessus tout, ce que j’offrais à mon mari sur le plan sexuel était loin de le satisfaire. Il l’exprima fréquemment. Je réalisais, horrifiée, que j’avais quitté une prison pour une autre.

Mon mari, très attaché à sa mère, partait souvent l’aider à la vigne et à la campagne où elle travaillait dur. Je n’étais pas la bru rêvée. Ils auraient vraisemblablement préféré une paysanne proche de leurs convictions. Pourtant je les assistais avec cœur dans presque tous les travaux de la campagne.

Les cauchemars recommencèrent. Le plus éprouvant me faisait vivre encore et encore le traumatisme d’être étouffée à l’aide d’un coussin. Je me sentais devenir folle. Le médecin me prescrivit des tranquillisants et des cachets contre l’anémie.

Au mois de juillet, je fus prise de vertiges et de malaises, je vomissais tous les matins. J’informai le médecin de ma probable grossesse. Convaincu à nonante-neuf pour cent de ma stérilité, il effectua le contrôle de routine sans y croire. Mais j’étais bel et bien enceinte !

Ma grossesse fut très éprouvante. Je développai une allergie aux antibiotiques qui m’étaient prescrits. Pendant l’été, une crise d’appendicite m’envoya à la clinique. On différa l’opération après l’accouchement. J’ai aujourd’hui encore mon appendice… L’insuffisance rénale aggrava ma prise de poids malgré un régime strict et sain.

Automne 1969, mon mari choisit une nouvelle orientation professionnelle. Heureux, il débuta sa formation en janvier 1970. Le contrat exigeait qu’il habitât à proximité de son lieu de travail. C’est ainsi que nous déménageâmes à Châteauneuf.

Brigitha

LE RETOUR FORCÉ

Posted in Uncategorized with tags , on 15 février 2012 by brigitha48

LE RETOUR FORCÉ

Je louai une chambre minuscule et borgne au sous-sol d’une petite maison en Valais. Les jours de paie, ma mère venait prélever sa dîme devant mon bureau. Sans grands moyens financiers, parlant un français très approximatif, je fus de suite plongée dans le monde du travail. Les premiers mois furent une réelle épreuve.

Je sortais parfois avec des amies. Un soir que je me trouvais dans un bar, en compagnie de l’une d’elles, un jeune homme m’invita pour danser. Je déclinai aussitôt son invitation. Furieux, il lança à la cantonade : « Elle fait la fière, la grande dame, alors que son père a fait de la prison à cause d’elle ». Cet incident aggrava ma timidité, que je masquais sous une apparente indifférence. Je ne laissais pas parler mon cœur. Je dissimulais ma véritable personnalité.

Toute ma jeunesse cloîtrée, je ne savais rien de la danse, de la musique, de l’art ou du cinéma. Ma vie culturelle se résumait à la lecture de Dickens et des contes d’Andersen. Je me souviens qu’à l’institut, la radio et la télévision étaient bannies.

Une de mes sœurs, âgée de treize ans, travaillait à Zermatt dans un restaurant, pour la saison d’été. Avec mon frère aîné, nous allâmes un jour lui rendre visite. Au retour nous manquâmes le dernier train et passâmes la nuit à la gare du village. Ce fut une horrible nuit. Lors d’une interminable discussion qui s’acheva au matin, mon frère m’accusa d’avoir, par mes mensonges et affabulations, détruit l’équilibre de toute la famille. En me faisant croire que tout le clan pensait comme lui, il porta l’estocade finale. Je ne saurais lui en vouloir. Comment aurait-il pu comprendre la terrible machination dont j’étais victime ? L’infini de ma détresse et de ma souffrance ?

Je me devais de payer pour mes fautes. Je quittai la chambre de location et retournai vivre dans ma famille. Ma chambre se trouvait en face de celle de mes parents. Je craignais à tout moment que la porte ne s’ouvre et que mon père ne retrouve le chemin de mon lit.

A ma mère qui prenait tout mon salaire, je devais demander de l’argent pour le train et mes repas. Quand je quémandais quelques sous pour garnir ma garde-robe, elle m’accusait de voler l’argent du ménage pour des futilités. Un jour je sus que je devais partir. Mon père me gifla si violemment que j’en perdis l’équilibre. Tout ça pour avoir osé une remarque à ma mère.

Cette même année 1967, je rencontrai mon futur époux. Nous nous fréquentâmes quelque peu. J’attendais désespérément de l’amour, ce bonheur d’être aimée pour moi-même, valorisée et surtout protégée. Consciente de ma fragilité, je refusai un engagement sérieux. Je l’informai sur mon désir de partir en Angleterre pour apprendre la langue. Une fort mauvaise grippe annula mon projet. Le médecin que je consultai diagnostiqua un manque de fer et de calcium. Je reçus des piqûres tous les jours et passai des heures dans son cabinet. Je m’affaiblissais inexorablement alors que la toux empirait.

Un mois plus tard, je fus envoyée à l’hôpital pour des radiographies. Mes poumons étaient si atteints, que les spécialistes craignirent une tuberculose. Les soupçons furent suffisamment sérieux pour que tous mes collègues de travail fussent dûment contrôlés et vaccinés.

Je partageais ma chambre d’hôpital avec une jeune femme très belle et désemparée. Un soir son époux en visite l’entretint longuement. Une fois celui-ci parti, elle s’effondra de désespoir. Ce qu’elle me raconta, je ne l’oublierai jamais. Souffrant d’un cancer du sein, elle venait de subir une ablation. Son mari lui confessa que jamais il ne pourrait vivre avec une femme « défigurée ». Je tentai maladroitement de la consoler : perdait-elle grand-chose avec pareil homme ?

Lors de ce séjour, le médecin de la clinique de pneumologie de Montana vint me trouver. Il m’apprit que mes poumons étaient atteints de pleurésie sèche. Je fus transférée d’urgence à Montana pour une durée qui pouvait s’étendre de six mois à un an. On ne pouvait prédire le temps nécessaire à la guérison.

Je me sentis bien dans cet endroit. Le personnel et les médecins se comportaient avec une merveilleuse attention. Ma mère me rendait visite une fois par mois, afin de toucher son dû sur le salaire que je recevais en main propre. Elle m’apportait quelques affaires, le strict minimum.

J’avertis mon prétendant, par une carte postale, du lieu où je me trouvais. Un dimanche de printemps 1968, j’eus l’heureuse surprise de le voir arriver en habits militaires.

Tout doucement, je sentis qu’enfin le ciel s’éclaircissait et qu’une petite porte vers la liberté s’ouvrait.

Je confiai à mon futur époux les épisodes tragiques de mon enfance. Il me répéta de laisser le passé derrière moi, de ne plus ressasser et d’oublier. Avait-il honte que cela se sache ? Je le pressentais. L’inceste n’était-il pas LE sujet tabou ? A cette époque qui en parlait ? Je ne pouvais, malgré tout, comprendre son attitude. Mes sentiments de culpabilité et de honte se renforcèrent. Je compris qu’il valait mieux que je me taise car les chances étaient grandes que ma belle-famille réagisse de la même manière.

Août 1968, j’appris que j’allais être maman. Nous fixâmes la date de notre mariage au 8 février de l’année suivante. J’angoissais à l’idée de cet enfant. Même si cet heureux évènement me comblait de joie. Au troisième mois de grossesse, je fis contrôler mes reins fragilisés par l’infection antérieure. Par bonheur tout semblait en ordre. Selon la coutume ma mère m’offrit le trousseau. Elle clama haut et fort sa générosité et son sens du pardon.

Au cinquième mois de grossesse, je fis un rêve très étrange et me réveillai avec une sensation inhabituelle. Mon duvet avait été brusquement arraché et je pensai immédiatement que mon père était entré dans ma chambre. Or, il n’y avait personne. Je me redressai, prise d’effroi, et vis au dos de l’armoire contre mon lit quelque chose ressemblant à une forme humaine. Je voulus contrôler, mais je pensais aussitôt qu’il devait s’agir de ma robe de chambre habituellement accrochée à cet endroit. Finalement je me rendormis.

Le lendemain, au réveil, ma première pensée fut de vérifier où était rangé mon vêtement. Je ne fus pas surprise de le trouver ailleurs. Alors quel mystère cachait cette étrange vision ? J’en étais certaine, ce n’était pas un rêve. Ma mère et mon époux à qui je racontais ces faits étranges, répondirent que je fabulais. Il devait s’agir, selon leur explication, d’un reflet de la lune projeté sur l’armoire.

Quelques jours plus tard, je perdis de gros caillots de sang noir. Fiévreuse, j’appelai immédiatement le médecin qui m’ordonna sans tarder un contrôle à l’hôpital. Le médecin-chef du service gynécologique diagnostiqua une nouvelle infection rénale. Le mal avait attaqué la matrice et le fœtus. Il m’annonça crûment la mort de mon enfant. Depuis plusieurs jours.

Il me dit qu’il n’y avait rien à faire si ce n’était d’attendre que le bébé s’expulse de lui-même. Ce médecin jugeait sans doute que, célibataire et enceinte, j’étais une « fille facile » ne valant pas grand-chose. Je me sentais incapable de réagir, écrasée de souffrances, physiques et morales.

Durant ces trois jours à l’hôpital, dans un état plus que critique, j’attendis ce que je croyais inévitable : la mort. Couchée dans mon lit, le souvenir de la nuit mystérieuse m’apparut incroyablement net. J’eus alors l’intime conviction que mon enfant était mort cette nuit-là. Son âme avait quitté mon corps, illuminant la pièce de son aura. J’ai la certitude que tout être possède une âme dès sa conception.

Mon père s’occupait de l’entretien extérieur de la villa du médecin-chef de la clinique Ste-Claire. Comme j’allais de plus en plus mal, il l’entretint des évènements. Ce dernier lui ordonna de me transférer immédiatement dans sa clinique où l’on me fit un curetage. Ma mère dut signer la décharge pour moi car mon état ne me le permettait plus. Selon ce médecin, ma vie ne tenait qu’à un fil : c’était une question d’heures. Comme il craignit que je ne survive à l’opération, il enjoignit mon futur mari de rentrer sans délai de Zürich où il travaillait.

Une semaine plus tard, je pus sortir de la clinique. Affaiblie et infiniment triste. Je voulais cet enfant de toute mon âme. Mais peut-être ne le méritais-je pas ? Ce sentiment m’habitait. Plus tard, la sage-femme m’expliqua que le petit être était sorti par morceaux, en état de décomposition. C’était un petit garçon. On ne voulut pas me le montrer.

Je ne parvins jamais véritablement à faire le deuil de cet enfant. Mon âme sait que la sienne vole dans le ciel au milieu des Anges, et qu’il me protège.

Je demandai au médecin de me prescrire un moyen contraceptif. Je me devais de retrouver ma santé, avant de penser à une nouvelle grossesse. Selon lui, c’était inutile car les chances d’être à nouveau enceinte étaient impensables dans l’immédiat.

Brigitha Balet

Hello world!

Posted in Uncategorized with tags , on 15 février 2012 by brigitha48

2012 Hello world! Welcome to WordPress.com. After you read this, you should delete and write your own post, with a new title above. Or hit Add New on the left (of the admin dashboard) to start a fresh post.Here are some suggestions for your first post.You can find new ideas for what to blog about by reading the Daily Post.Add PressThis to your browser. It creates a new blog post for you about any interesting page you read on the web.Make some changes to this page, and then hit preview on the right. You can always preview any post or edit it before you share it to the world.

viaHello world!.

LE DÉBUT DES CAUCHEMARS

Posted in Uncategorized with tags , on 11 février 2012 by brigitha48

LE DÉBUT DES CAUCHEMARS

Fin du printemps 1954, je n’avais alors que six ans et quelques mois, je me rendis chez une camarade de classe qui habitait près de chez moi.

Celle-ci était absente, seul son père se trouvait à la maison. C’est alors que l’inimaginable se produisit : il profita ignominieusement de la situation et abusa de moi. Terrorisée, je ne pus rien dire à personne, car je ne savais pas ce qui m’arrivait vraiment. Pour mon malheur, j’y retournai. Mais, méfiante, j’appelai mon amie de l’extérieur. C’est son père qui sortit alors de la maison. Il me prit rudement par le bras et une fois encore je dus subir ses gestes abjects.

La terreur, la souffrance et l’incompréhension me firent perdre conscience. La seule chose dont je me souviens est que je suis remontée chez moi, misérable petite chose aveuglée par les larmes, ma culotte et mon entrejambe recouverts de sang et de souillures. Arrivée à la maison dans cet état pitoyable, ma mère me demanda ce qui s’était passé. J’expliquai avec une détresse infinie que le père de mon amie m’avait fait du mal, en lui montrant l’endroit précis et les souillures. Elle me dit sèchement : « Ce n’est pas grave, va te laver et te changer ».

Quelques semaines après ces sombres évènements, ma petite camarde et moi jouions à cache-cache dans la cour de sa maison en compagnie d’autres enfants. Tout à coup, la porte de l’écurie s’ouvrit et une main me tira brutalement à l’intérieur. Derrière une cloison, l’homme me jeta à terre et me viola. Sauvagement.

C’était lui.

Quelques jours après ce terrible drame, en descendant de ma chambre située au deuxième étage pour me rendre à la cuisine, j’entendis ma mère parler à voix basse à un homme. Je me suis alors penchée pour voir qui se trouvait là et c’est avec consternation que je réalisai qu’il s’agissait du père de mon amie.

Je garde le souvenir très net d’avoir observé une transaction entre eux, concernant sans aucun doute « l’incident » dont j’avais été la victime. Une peur effroyable m’envahit alors et je repartis sans bruit pour me cacher dans ma chambre.

Brigitha

%d blogueurs aiment cette page :