RECHERCHES ET DÉSILLUSIONS…

Posted in Uncategorized with tags , on 17 février 2012 by brigitha48

RECHERCHES ET DÉSILLUSIONS…

J’éprouve une grande colère envers la chambre pupillaire, les œuvres sociales, la justice et la société tout entière, qui ont fait preuve d’un pareil laxisme, d’une si rare incompétence.

Certains fonctionnaires m’assurèrent qu’il n’était pas en mon pouvoir de changer le cours de l’histoire. Ils me dirent encore, qu’aujourd’hui, les cas sont traités avec davantage de sérieux. Je ne crus pas un seul mot de ces vertueux discours. Et je n’y crois toujours pas.

Combien de femmes se taisent aujourd’hui.
De peur de dénoncer ces criminels qui, le plus souvent, font partie de leur quotidien. Elles craignent de s’en remettre à une justice, en laquelle elles n’ont pas confiance.

Personnellement, je n’avais plus rien à perdre. J’entrepris de recommencer les recherches que j’avais abandonnées à l’époque. Le rapport médical de la doctoresse de l’hôpital cantonal de Soleure était particulièrement capital car il prouverait à ma famille la monstruosité de ma mère.

Ses invraisemblables mensonges. J’espérais de tout mon cœur que ces preuves répondraient enfin à mes interrogations. Qu’elles rassembleraient petit à petit toutes les pièces du puzzle. Peu m’importait finalement de devenir mon propre bourreau si, au bout de ma quête, je retrouvais une forme de sérénité.
Un semblant de paix. J’étais prête à entamer le parcours du combattant.

Je démarrai mes premières recherches entre 2003
et 2004.
A cette époque, j’adressai une demande écrite au Tribunal d’arrondissement pour avoir accès à mon dossier. On me répondit favorablement par téléphone, sans même se donner la peine d’une confirmation écrite.

Ce que je jugeai très peu professionnel.

Quelques jours plus tard, je me rendis au Tribunal d’arrondissement où un dossier conséquent me fut remis. Je cherchai en priorité ce « fameux rapport médical ». Mais je ne trouvai rien. J’avais le droit de consulter le dossier et de prendre des notes sur place. En le parcourant, j’appris les affabulations démentes de ma mère. Et réalisai le machiavélisme avec lequel elle avait manipulé son monde.

Le dossier faisait état de sa déposition à un employé du tribunal, qui stipule ceci : « D’après ce que sa mère me dit, cette fillette serait mentalement dépravée et raconterait sans honte à sa mère les pires horreurs ». L’employé responsable a écrit au service médico-pédagogique valaisan :
« Comme il s’agit d’une famille nombreuse et qu’elle risque de contaminer les autres enfants, il me paraît urgent d’aller voir ce qu’il en est, afin de décider s’il est nécessaire de placer la fille dans un établissement ou dans une famille de confiance. Veuillez par la même occasion interroger la fillette sur les circonstances des abus et lui faire décrire la façon dont se sont produits ces attentats ».

Pourquoi la justice n’avait-elle pas pris le temps de m’interroger hors de la présence de ma mère qui me paralysait et m’empêchait de parler ?

Comment des professionnels avaient-ils pu banaliser un cas si lourd et ne pas comprendre le rôle méprisable de ma génitrice ?

Je lus un extrait du rapport psychiatrique sur mon père, où il était écrit que :

« Il nous dit avoir souvent été obsédé par la crainte qu’un jour il pourrait s’attaquer à l’une de ses filles. Cela le rendait d’humeur sombre, il ne trouvait aucune joie à s’occuper d’elles et les fuyait même parfois.
Il considère ses actes et leurs conséquences comme une épreuve qui lui a été imposée, et fait des efforts pour surmonter sa réaction dépressive.

Il se déclare fermement décidé à ne plus jamais recommencer, mais ses bonnes intentions ne sont pas, à elles seules, une garantie suffisante.
En effet, on ne peut pas être absolument sûr que, dans des circonstances analogues, ses pulsions ne s’avèrent pas plus fortes que ses défenses.

Il s’agit d’un homme qui, sans présenter d’altération notable de sa santé, est physiquement asthénique et fatigable. Nous n’avons constaté chez lui aucun signe de maladie mentale. Par contre, il apparaît clairement qu’il est une nature aux fortes tendances dépressives ».

Après une heure de lecture, je me sentis anéantie. Détruite. Je quittai le tribunal, chancelante.

Il me fallut du temps pour digérer les horreurs contenues dans ce rapport. Je dus attendre presque deux ans avant de pouvoir entreprendre de nouvelles démarches.

A la fin de l’année 2005, je m’adressai à la direction des œuvres sociales de Berne. Tout mon dossier avait été transféré à la chambre pupillaire du Valais.
Je téléphonai ensuite à la LAVI de Berne, afin de savoir comment procéder pour obtenir des renseignements concernant mon séjour à l’institut.

L’assistante sociale me proposa aimablement de contacter une juriste de Soleure collaborant avec eux. Cette dame effectua différentes recherches à l’institut. Le directeur de l’institut prétendit qu’il n’existait plus de vieux dossiers dans la maison.
La présidente actuelle de la fondation lui recommanda de se renseigner auprès du caissier en fonction depuis 1981.

Ce dernier expliqua que cet institut avait changé de statut depuis cette date et qu’aucun dossier n’avait été archivé au préalable. La juriste s’adressa alors aux archives cantonales de Soleure, sans plus de résultats. Il lui paraissait superflu de contacter l’ancien président de la fondation. Je reçus le résultat de ses recherches le 25 janvier 2006.

J’appelai la juriste, afin de la remercier et j’en profitai pour lui exprimer mon étonnement concernant la disparition de ces dossiers. Elle m’expliqua qu’en tant que fondation privée, le conseil d’administration avait tout intérêt à faire disparaître les dossiers les plus « délicats ».

En parallèle, je réitérai ma demande au Tribunal.
Je reçus bientôt un appel téléphonique du secrétariat, me demandant le numéro du dossier, car le nom de la personne jugée, en l’occurrence mon père, leur était inconnu. Je répondis que je ne connaissais pas ce numéro. J’ajoutai qu’ayant déjà sollicité leur collaboration auparavant pour la même affaire, j’étais persuadée que ma première demande écrite se trouvait chez eux.
Enfin, une employée m’informa qu’ils avaient trouvé le dossier, mal classé selon eux !

J’obtins l’autorisation de consulter mon dossier et de faire certaines photocopies. Accompagnée d’une amie, je me rendis au Tribunal où des documents me furent remis.

A mon grand étonnement, le dossier n’était plus aussi épais que lors de ma première visite. Il ne contenait plus la totalité des documents consultés deux ans auparavant. J’exprimai à mon amie ma stupeur et mon indignation. A la lecture de ce « petit » dossier, elle pleura, ne parvenant pas à croire que j’avais survécu à de pareilles horreurs.

Sur le moment, je n’eus pas la présence d’esprit de demander des explications au Tribunal. L’indignation était trop forte. La douleur aussi.

Après la colère, les interrogations. Quel était le sens ou les véritables raisons de cette « mystérieuse disparition » ? Pourquoi une partie de mon dossier s’était volatilisé, alors qu’il y avait prescription depuis longtemps ?

A quelques jours d’intervalle, j’adressai par téléphone ma requête à la chambre pupillaire afin d’obtenir l’autorisation de consulter et photocopier les archives qui m’intéressaient. Je m’y rendis.

Avec stupéfaction, je découvris dans ce nouveau dossier, la machination de ma mère et de mon grand-père maternel, notre tuteur provisoire à toute la fratrie. Toutes les lettres, soi-disant écrites par ma mère et moi-même et qui concernaient les demandes de vacances, étaient des faux. J’en fus profondément scandalisée.

La chambre pupillaire avait banalisé l’affaire à un degré inimaginable. Sans jamais procéder à aucun contrôle. Elle avait fait preuve d’une négligence inconcevable dans un dossier d’une telle importance. Elle n’avait pas vu – ou pas voulu voir – les manigances de ma mère et de mon grand-père.
Je ne trouvai aucun rapport, hormis de banales remarques quant à mon comportement.

En 1961, les juges étaient-ils avocats professionnels ou simples citoyens ? Rien ne justifie l’inqualifiable travail qu’ils accomplirent pour mon affaire.

Je fis part de ma consternation au responsable du bureau. Il me répondit qu’il n’était pas responsable de la façon dont cette affaire avait été traitée et qu’il était désormais trop tard pour entreprendre de nouvelles démarches. Lorsque je voulus avoir certaines photocopies, il devint réticent. Il assura qu’il me les enverrait après avoir demandé l’avis d’une personne « compétente ». Pourquoi ces réticences ?
Alors que, je le répète, il y avait prescription ?
Je reçus les photocopies. Sans pour autant avoir la certitude que toutes celles que j’avais demandées y figuraient !

Le 22 février 2006, je fis une demande écrite à l’Hôpital Cantonal de Soleure, en vue d’obtenir le fameux rapport de la doctoresse. L’hôpital me répondit qu’il ne possédait plus aucune archive
depuis 1981.

Or, selon le protocole du Tribunal daté du 18 avril 1961, un soi-disant certificat attestant ma prétendue virginité avait été adressé directement à mes parents.

En réalité, chez ladite doctoresse, je n’avais subi aucun examen. En raison de la terreur inspirée par l’auscultation précédente. Ma mère avait donc inventé de toutes pièces ce soi-disant certificat.

Elle savait mieux que personne que j’avais été violée entre six et sept ans. Elle qui m’avait vue rentrer à la maison noyée de larmes, couverte de souillures et de sang dans ma culotte, ainsi que dans l’entrejambe. Elle n’avait évidemment aucun intérêt à ce que cela se sache !

Le 13 mars 2006, à ma grande surprise, je reçus une lettre de la LAVI de Berne m’informant que la direction actuelle de l’institut avait, de sa propre initiative, effectué des recherches. Quelques pièces me concernant avaient été découvertes au galetas.
Dont une lettre compromettante datée du 6 janvier 1966, de l’assistante sociale des PTT. Lettre envoyée à la chambre pupillaire du canton. Mais qui ne figurait nulle part dans les dossiers consultés.

Brigitha Balet

IMPITOYABLES SOUFFRANCES

Posted in Uncategorized with tags , on 17 février 2012 by brigitha48

IMPITOYABLES SOUFFRANCES

Et puis ce fut la chute. Le premier mai 2005, je me trouvais hospitalisée pour une nouvelle tentative de suicide. Mon mari et ma fille aînée m’y conduisirent. La doctoresse qui m’ausculta jugea que ma place était en psychiatrie.

Les membres de ma famille me firent savoir qu’ils n’en pouvaient plus. Rester en vie signifiait, pour moi, souffrir encore et toujours. Or je n’avais plus la force de me battre dans ce combat inégal contre ce mal sournois qui me rongeait. Inexorablement.

Mais je refusais avec véhémence un nouvel internement. L’épreuve était au-dessus de mes forces. J’avais en mémoire les sept semaines de mon séjour de 2002. Je désirais une aide concrète.
Une véritable thérapie. Ce que j’expliquais au médecin. Je cherchais à le convaincre que j’étais bien une femme de cinquante-sept ans, responsable.
Non plus une adolescente écervelée.
C’est pourquoi je ne referai pas une nouvelle tentative de suicide, lui assurai-je.

Le lendemain, un psychiatre voulut me persuader de demander l’internement. Je refusai encore avec la dernière énergie. Je répétais que j’avais juste besoin d’un suivi spécialisé soutenu.

On m’emmena dans un autre hôpital où j’eus le sentiment qu’un psychiatre me prenait enfin au sérieux et désirait s’occuper de moi.

Heureuse et soulagée, je quittai les lieux, deux jours plus tard. Après trois consultations, celui-ci me demanda de m’adresser au centre médico-social de Sion pour trouver un autre spécialiste. Dans ce centre, ils me firent savoir combien il était difficile de trouver un professionnel pour un long suivi.

J’étais révoltée ! Tout était à recommencer.
Et j’allais si mal. J’avais pris conscience avec frayeur, que j’étais devenue une sorte de bombe à retardement. Un simple mot, un incident anodin pouvaient déclencher en moi un cataclysme et tourner au drame. Je me sentais en constante insécurité face à tout.

Vivre avec moi était presque un sacerdoce.
J’en enfin pu aller chez un autre qui ne pouvait me recevoir qu’occasionnellement. Il manquait de compétence pour traiter le fond de mon problème, selon lui ! Cela ne résolvait que très partiellement mes tourments…

Je pris différents contacts avec la LAVI « Loi fédérale sur l’Aide aux Victimes d’Infractions ».

Plusieurs entretiens, de nombreux appels téléphoniques, mais rien de concret.

J’avais toujours le sentiment d’ennuyer ces personnes. Avoir cinquante-sept ans et de telles souffrances est insoutenable. Aucun des services sociaux concernés ne firent quelque chose de tangible. Ni hier, temps de mon enfance et de mon adolescence, ni aujourd’hui.

On m’a volé mon enfance. On m’a volé mon adolescence. Quelqu’un, accepterait-il enfin de m’aider?

J’ai compris récemment que je suis seule à pouvoir m’en sortir et j’essaie de comprendre les causes de ma culpabilité.

Brigitha Balet

LES THÉRAPIES

Posted in Uncategorized with tags , on 17 février 2012 by brigitha48

LES THÉRAPIES

Deux années d’analyse transactionnelle avec une spécialiste compréhensive m’aidèrent plus que tout jusqu’ici. Son soutien fut précieux.

Je ne travaillais plus. Ma psychiatre m’encouragea à me laisser vivre. A profiter de la vie. Mais profiter de quoi ? J’étais vide et sans désir. Nous ne nous vîmes plus, une année entière.

Il est extrêmement difficile, voire impossible, de sortir d’une dépression. Il n’existe hélas pas de remèdes miracles. Les antidépresseurs ne provoquent pas d’euphorie. Ils permettent juste de transformer les symptômes aigus d’une insupportable dépression en tristesse de vivre. Les effets secondaires de ces médicaments sont également sérieux.

Les recommandations de mon entourage du type « Fais un effort, reprends-toi, apprécie la vie, regarde autour de toi, tu as tout ce qu’il te faut pour être heureuse, un gentil mari, trois enfants et des petits-enfants qui vont tous très bien, tu n’es pas la seule à avoir subi de tels actes, les autres souffrent aussi, etc. » me culpabilisaient tant et plus.

Je ne peux pas blâmer ceux qui me prodiguèrent de tels conseils. Mais savent-ils combien souvent je me le répétais ? Encore et encore.
Parmi les nombreux symptômes psychiques de cette terrible maladie figurent l’épuisement total, les palpitations, la gorge serrée, le poids sur la poitrine et l’estomac noué. Le lever du matin qui exige une volonté de fer. Une lutte quotidienne contre l’engourdissement. Le corps qui n’existe qu’à travers la douleur. Lorsque je me rendais chez mon généraliste, je me plaignais continuellement.

Par chance, il savait écouter, sans juger, ni culpabiliser. Aujourd’hui encore, il reste un merveilleux thérapeute. Son épouse généreuse l’assiste avec bonheur.

J’avais conscience d’être devenue une femme qui ne pensait qu’à elle. Ne parlait que d’elle. Je me disais : « Arrête de te plaindre, de pleurnicher. Reprends-toi, tu ressasses toujours la même histoire. »

Je voyais bien que tous commençaient à m’éviter. Ils me disaient qu’ils ne pouvaient rien pour moi. Qu’il existait des associations d’entraide. Que je pouvais les contacter. Je suivis leurs conseils qui ne m’amenèrent pas bien loin.

A Lausanne on me proposa de l’aide. Je ne pus l’accepter. Je n’étais plus en état de supporter de fréquents déplacements. Et le fait de ne pas bénéficier d’assurance maladie complémentaire signifiait que la totalité des frais de soins seraient à ma charge. Je ne pouvais financièrement me le permettre.

Libre de mon temps, je commençai d’éprouver le besoin de fouiller dans mon passé. Mais, inquiétée par les propos de ceux qui pensaient que je risquais de devenir mon propre bourreau, je renonçai provisoirement.

Une idée se fit omniprésente. Je me demandais si l’homme qui m’avait violée vers six ou sept ans avait pu sévir encore. S’il était allé jusqu’au meurtre ? Il y avait eu en Valais des disparitions non élucidées.

Mon médecin m’aida à rencontrer un agent de la police criminelle. Il m’apprit que la mort de mon tortionnaire précédait ces évènements. Ce fut un soulagement sans pareil. Je n’aurais pu supporter l’idée d’avoir cela sur la conscience. Cet individu, qui jamais ne fut dénoncé, aurait été tout à fait capable de commettre ces crimes odieux. Je le pensais.

Grâce à mes amies et à ma famille, je suis parvenue à vivre plus ou moins normalement un certain temps.

Je me rendais parfois aux bains de Saillon.
Cela me procurait beaucoup de bien.
Parfois plus que les médicaments eux-mêmes.
Les coûts de mes « baignades » n’entraient pas dans les prestations offertes par ma caisse maladie.
Je dus restreindre mes visites aux thermes.

Printemps 2004, terrible rechute. Envies de suicide que je réprimais de toutes mes forces. Je fis un rêve. Je regardais par la fenêtre de ma cuisine et contemplais un chemin rocailleux. Quand un escalier d’un blanc immaculé et d’une intense luminosité apparut. Comme par magie. A côté de celui-ci surgit une dame vêtue d’un grand manteau avec capuchon, du même blanc lumineux et d’une robe tissée de deux bleus superbes et profonds. Des couleurs comme jamais auparavant je n’avais vues. Elle avait un visage splendide et serein. Et me regardait avec un amour infini. J’étais envoûtée. Aucun spectacle, le plus beau fût-il, n’égalera jamais cette vision.

Je compris le message de La Dame Blanche.
Ce pouvoir divin m’accompagnerait désormais partout. Ensuite tout disparut. Ce rêve féerique me soutint dans cette nouvelle période très difficile. Je continue de puiser mon énergie dans la force de ce rêve étrange et si beau.

Dans les pires moments de ma vie, j’ai souvent craint de devenir folle. Compte tenu de mon incapacité à travailler, ma psychiatre m’a envoyée chez un psychologue pour qu’il diagnostique mon cas.
Je suis allée consulter ce spécialiste à qui j’ai confié mes craintes. Il a reconnu qu’il était possible que je sombre dans la démence en raison de la gravité de mon état. Je lui ai demandé ce qu’il fallait faire pour ne pas en arriver à ce point de non-retour.
Ce spécialiste me conseilla d’apprivoiser, petit à petit, tous les fantômes qui hantaient ma vie et qui me terrorisaient. Il ajouta que c’était très facile à dire, mais extrêmement difficile à appliquer, car c’était une lutte de tous les jours et que la vigilance ne devait jamais baisser. Je suis bien placée pour confirmer qu’il a bel et bien raison.

Arriverais-je, un jour, à cohabiter harmonieusement avec mon passé et à accepter que ce chemin de croix fasse partie intégrante de ma vie ? Trouverais-je enfin un semblant de paix et de sécurité en l’avenir ?
Vivre au jour le jour, avec les bons et mauvais moments ?

Brigitha

PARTIR VERS L’AUTRE RIVE

Posted in Uncategorized with tags , on 17 février 2012 by brigitha48

PARTIR VERS L’AUTRE RIVE

Inéluctablement, je sombrais dans l’abîme, alors que mon travail commençait à me plaire. Bien que je fusse appréciée de mes supérieurs et de mes collègues, mon état de santé empirait. Envahie d’angoisses terribles et inexplicables, je craignais de m’évanouir, de ne plus rien assumer. Tout paraissait insurmontable, même les plus petites choses. Vivre devenait impensable.

Seule, abandonnée dans un gouffre hanté par des monstres et des fantômes, encerclée par des ombres menaçantes. Naufragée dans un néant où je ne comprenais plus rien. Une seule solution s’offrait : disparaître à jamais. Je voulais devenir légère et insouciante comme une plume emportée par le vent.

Je continuais de travailler quelques mois. Tous les matins, une volonté farouche m’était indispensable pour me lever. Pour affronter une journée de plus. Prise de panique, je sentais un poids énorme sur ma poitrine. Je pleurais tout au long du trajet. Personne ne se rendit compte que je me noyais.
Premier dimanche du mois de septembre 2002. Ensemble, avec mon époux, nous participâmes à une fête villageoise. Assis à table, mon voisin fit remarquer combien j’avais de chance d’être avec un si gentil mari. Ma raison bascula. Mais alors, pourquoi souffrais-je pareillement ?

Je me levai et rentrai à la maison. Absente, effroyablement absente. Ce fut à ce moment, précisément, que s’imposa la décision de m’enfuir dans un sommeil sans retour. Tant d’obscures années. Il fallait que j’échappe à l’emprise de ce trou noir.

J’avais l’habitude des médicaments. Je connaissais la dose exacte à avaler pour ne pas mourir. Je ne garde aucun souvenir du geste insensé qui va suivre. Dans un mauvais sommeil je me suis levée. Je suis allée chercher, Dieu sait où, une pèlerine en plastique. Je l’ai enroulée autour de mon cou. Et j’ai serré, serré, serré. Très fort. Mon mari me trouva juste à temps pour me sauver.

A mon réveil, je ne savais plus qui j’étais. Je ne ressentais plus rien. Voilà bien ce que j’étais devenue : plus rien. Un jouet cassé. Une créature pathétique, un pantin emporté par les évènements. Prisonnière d’un monde parallèle, insipide, incolore. Gris. Enfermée dans l’obsession de disparaître.

Me porter absente. Je pleurais mais les larmes ne m’apaisaient pas. Sans fin, elles étaient à l’image de mes jours et de mes nuits. Pour qui m’aimait, mon incommensurable détresse devait être terrible.

Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Impuissante à faire comprendre que je n’y pouvais rien.

Le lendemain, mes filles, profondément choquées, vinrent à la maison. Ni mon mari, ni mes enfants ne parvenaient à concevoir ce geste inouï. Ils ne connaissaient de moi que celle qui, toujours, faisait face. Quelles que soient les difficultés. Le château de cartes s’effondrait. Pour moi comme pour eux.

Je réalisai enfin la gravité de mon état, lorsqu’ils m’expliquèrent ce que j’avais fait.

Ma famille me persuada de me faire soigner.
Le médecin demanda que je me rende sans tarder à l’hôpital psychiatrique. J’acceptai parce que j’avais peur. Une peur monstrueuse de mes réactions incontrôlées.

Là, je fus interrogée par la psychiatre responsable, son assistant, ainsi qu’une infirmière.

Je racontai mon parcours dans les grandes lignes. L’assistant demanda : « Madame, quand vous sortez, est-ce que vous vous habillez de façon provocante? »
Sidérée, je lui demandai si une enfant de six ou sept ans cherchait déjà à provoquer.

L’infirmière ajouta que ma vie était un véritable roman. Simplement. Les propos insensés de l’assistant frayèrent pourtant leur chemin dans mon esprit déjà coupable. A l’évidence, c’était bien moi à l’origine de tout.

Actuellement, je suis un cours de danse orientale. Notre professeur nous a expliqué que dans son pays, les femmes aiment leur corps et le cultivent. J’ai réalisé que ce corps ne représentait pour moi qu’un instrument, une mécanique. Avec lequel j’entretenais une relation ambiguë :
• Je savais qu’il provoquait le désir masculin. Je le tenais pour responsable. Dans mes moments de dépression profonde, je cherchais d’ailleurs à le punir.
• Mais j’aimais aussi le mettre en valeur. Je choisissais des tenues soignées et élégantes.
Quand il m’arrivait d’intercepter des regards concupiscents, je méprisais ces hommes pour leur irrespect.

Lorsqu’une fille ou une femme se fait violer et qu’une autorité, policière, judiciaire ou médicale la questionne sur son habillement, l’indignation m’étrangle.

Et je me demande si l’homme et la bête ne font pas qu’un ?
La psychiatre me prit en charge. Je passai une première nuit sereine dans la chambre que je partageais avec une autre patiente.

Le lendemain, on m’attribua une chambre privée avec une jolie salle de bains. Sitôt entrée, je fus saisie d’une étrange sensation. Comme une intuition de ne pas y être seule.

Je ne subis pas plus d’une ou deux perfusions. Mon corps refusait cette médication. En comparaison avec ce que j’avais absorbé par le passé, les quantités de médicaments administrés étaient moindres.
J’effectuai plusieurs séances d’hypnose, sans toutefois parvenir à lâcher prise. Selon la psychiatre, j’avais emmuré mon subconscient sous tant de couches de béton qu’il était difficile, voire impossible, que je puisse accéder à mon réel moi.

Les premiers jours, je n’étais pas autorisée à sortir de l’établissement. Je refusais même de me nourrir dans l’espoir d’en finir une fois pour toutes. Par sécurité, les fenêtres étaient bloquées. Mais je détenais un couteau et un rasoir !

Seule dans ma chambre, les premières semaines furent un combat permanent contre moi-même. Avec le sentiment étrange de porter encore les souffrances de quelqu’un qui se serait trouvé là. Avant moi.

La première nuit déjà, je fus réveillée par une voix
qui m’interpellait : « Viens, viens ». Je m’étais habillée, croyant l’heure du déjeuner arrivée. Je constatai qu’il n’était que deux heures du matin !

Cette voix me supplia une dizaine de jours.
Quand je l’entendais, et que je pensais qu’elle m’adjurait de la suivre, je luttais de toutes mes forces pour ne pas succomber. Dans cette terrible bataille, je crus devenir folle. Je n’en parlai à personne.

Une nuit, je me réveillai brutalement.
Quelqu’un me secouait. Assise dans mon lit j’entendais la voix m’appeler encore. Je voyais un purgatoire rempli de créatures aux visages torturés qui imploraient mon aide. Dans mes rêves, une multitude d’insectes pullulaient sur mon corps et le dévoraient.

Je reçus un soutien que je n’attendais pas. Mes amies de Bulle, Yolande, Monique et Maria eurent cette merveilleuse intelligence du cœur qui consiste à écouter sans conseils ni commentaires.

La visite de Christine-le-rayon-de-soleil.
Nous nous connaissions depuis si peu.
Elle m’envoyait plein de petits messages d’encouragement. M’apportait des bouquets de fleurs. Des livres du Docteur Murphy.

Durant mon séjour, je ne dormis guère.
Une nuit sans sommeil, j’eus une vision.
Dans cette même chambre, une personne brisée de solitude et de désespérance avait décidé de rejoindre l’autre monde.

Bouleversée, je parlai à cette âme et lui enjoignis de lâcher prise et de franchir l’autre rive. Le lendemain, épuisée, je racontai mon histoire à la psychiatre.

Je suppliais qu’on me transférât ailleurs.
Même chez les déments, pourvu que je quitte cette chambre. Elle ne me prit pas pour une folle.
Ma sensibilité exacerbée me permettait sans doute de sentir des choses inhabituelles, dit-elle.

Elle me conseilla de me rendre à la chapelle et de brûler des bougies à l’intention du disparu. Je reçus l’autorisation de rentrer chez moi.

Pendant mon hospitalisation, j’avais bénéficié de quelques week-ends à la maison. Un dimanche, mon mari m’emmena voir la maison de l’ancien voisin de mes parents. Oui, celui qui m’avait violée. J’avais besoin de savoir si cette demeure existait encore. Plus d’un demi-siècle après.

Je montrai à mon compagnon la cour et la porte de l’écurie. L’endroit exact du crime odieux dont j’avais été, enfant, victime. J’allais sonner quand il m’en dissuada. On ne dérange pas les gens si tôt le matin. Un couple sortit. Mon époux s’enquit du monsieur qui habitait autrefois cette maison. Il était mort.
Voilà comment je le sus.

Nous allâmes ensuite chez mon père. Nous attendîmes longtemps avant qu’il n’ouvre la porte. A ma vue, il blêmit et prévint que si je venais pour les anciennes histoires, c’était inutile. Il avait payé.
Et même beaucoup trop. Je le rassurai. Ce qu’il pensait était son affaire. Ce qu’il avait fait à ma petite sœur Julie était une chose entre lui et sa conscience. Je lui demandai encore si ma mère l’avait prévenu du viol que j’avais subi, petite. Il dit que non, bien qu’il sût n’avoir pas été le premier.

Je ressentis un immonde dégoût.
Après cette visite, je reçus l’injonction de laisser tranquille le passé. Celle, encore, de ne pas salir d’avantage la famille.

Les sept semaines à l’hôpital m’aidèrent seulement
à sortir la tête de l’eau. Hélas rien de plus.

La responsable, débordée, accepta de me prendre en charge un ou deux mois. Je lui suis reconnaissante pour tout le bien qu’elle me prodigua.

Rentrée chez moi, je souffris encore d’hallucinations. Je priais le curé de la paroisse d’offrir des messes à la mémoire des malheureux suicidés. Profondément troublée, j’en parlai à l’aumônier de l’hôpital de Sion. Sa précieuse écoute et sa grande sagesse m’aida à retrouver un peu de sérénité. C’est à lui que je dois la motivation pour rédiger ce témoignage.

Une psychiatre accepta de me recevoir à partir du mois de mars 2003. Elle m’offrit de traiter ma pathologie, mais ne pouvait assurer le suivi psychologique. Refusant ses conseils, je repris mon travail à mi-temps.

Je ne voulais pas admettre que j’avais atteint le fond. Je n’étais pas une invalide ! Et j’avais tant besoin de ma sécurité financière. Plusieurs rechutes me forcèrent à capituler.

Grâce à ma psychiatre et à mon médecin je pus obtenir rapidement une rente de l’assurance invalidité.

L’ÉPROUVANT RETOUR EN VALAIS

Posted in Uncategorized with tags , on 17 février 2012 by brigitha48

L’ÉPROUVANT RETOUR EN VALAIS

Février 2000. Je débutai dans mon nouvel emploi à Sion. Le changement fut radical. A cinquante-deux ans, je passai d’un service public bien structuré dans lequel j’avais œuvré vingt-quatre années, à une entreprise privée dont les méthodes de travail m’étaient étrangères et où je me sentis immédiatement larguée. Je perdais les avantages financiers d’un bon salaire d’Etat et tout mon acquis de savoir-faire. J’arrivai dans mon nouveau poste, avec un sévère handicap du français écrit. Capacité que je n’avais pas développée dans mon précédent emploi. Et voilà qu’il m’était demandé de rédiger des courriers commerciaux dans cette langue… De nature perfectionniste, j’étais anéantie par le manque de qualité de mon travail. Je perdis rapidement confiance en moi. Pour rattraper mon retard, je rentrais souvent tard le soir. Epuisée, j’arrivais à la maison en pleurs.

La précarité de mon équilibre psychique s’aggravait. J’envisageais de plus en plus sérieusement de mettre un terme définitif à ces tourments.
Je trouvai le courage de demander un entretien avec mon chef de service. Je lui confiai mes difficultés. Très compréhensif, il affirma que je lui donnais entière satisfaction.
Pourtant, mes envies de suicide ne me lâchèrent plus.

Ma belle-mère nous quitta au mois de juin à l’âge de nonante-trois ans. La veille de sa mort, mon mari et moi, nous nous tenions à son chevet. Elle me regarda intensément, ses yeux noyés de larmes. Sa main semblait chercher la mienne. Son regard habité d’une grande tristesse paraissait vouloir me dire quelque chose. Je ne connaîtrai jamais le message qu’elle cherchait à me transmettre.
Jamais nous ne pûmes dialoguer ni parvenir à nous comprendre. Seule une porte séparait nos logements. J’entendais les bruits, ses longs monologues. Et je me percevais constamment épiée. Comme lorsque j’allais sur le balcon pour prendre un bain de soleil, et que j’avais l’impression qu’elle me désapprouvait.
Pendant dix-neuf ans, je ne me sentis jamais vraiment chez moi. Après son décès qui m’a beaucoup affectée, j’étais enfin libre, enfin chez moi. Hélas, je ne savais pas encore que cela ne serait que de courte durée.
En 2001, mon mari décida, malgré ma forte opposition, de rénover cet appartement et de le louer. Une fois encore, je le suppliai d’abandonner son projet, de me laisser un peu de temps. Il ne tint pas compte de ma prière. L’apport financier pesait davantage dans la balance que mes désirs et mes besoins personnels. Je ne comprenais pas son attitude et ne dis plus rien. Il loua l’appartement à l’ami d’une de ses sœurs. Cet ami l’aida beaucoup dans les travaux de rénovation.

Il n’avait pas tenu compte de mes besoins. Il avait pris sa décision sans moi, son épouse depuis si longtemps. Qu’étais-je finalement pour lui ? Simplement sa femme de ménage ? Une source de revenu ? Il s’était comporté comme un abuseur. L’insupportable eut raison de moi.

Brigitha

Mes plus grands défis :

Posted in Uncategorized on 15 février 2012 by brigitha48

Accepter d’en parler, c’est déjà un premier pas éminemment difficile à franchir, mais encore faut-il trouver une oreille attentive non seulement prête à écouter, mais aussi à accepter l’inexprimable réalité…
Cette écoute je l’ai trouvée auprès de quelques amies mais pas chez mes proches.
Mariée trop jeune pour avoir suffisamment de recul, lorsque j’ai voulu raconter ma lamentable histoire à mon jeune mari, ne sachant certainement pas comment réagir, il m’a répondu laconiquement qu’il ne fallait plus parler de « ça »…
Cela m’a fortement affectée que mon époux et toute sa famille avec lui n’étaient pas prêts à entendre le douloureux récit qui faisait cependant partie intégrante de ma vie. Pour moi ce fut perçu comme un refus de ma personne toute entière. J’étais très déçue de cette attitude après toutes ces années de silence et j’en ai déduit:  » ils ont peur que cela se sache, ils ont honte de moi … Je me suis sentie trahie, rejetée une deuxième fois…
Je n’arrivais pas à me libérer de ce fardeau.

Déjà repoussée par ma mère qui m’a manipulée durant toute sa vie pour me faire croire que c’était moi la responsable de cette tragédie. Personne ne voulait m’entendre, personne ne voulait m’aider…

En fait ce silence arrangeait tout le monde, nul ne voulait être dérangé dans son petit confort personnel, pourtant mon mari voyait bien que je ne survivais que grâce aux médicaments psychotropes. J’avais complètement perdu le contrôle de ma vie, je vivais dans un état second persuadée que j’étais un être à part, une fille perverse et menteuse qui tentait de détruire la famille comme le répétait ma mère…

Après son décès, j’ai entrepris des recherches et lorsque j’ai eu accès au dossier concernant mon enfance, j’ai compris combien j’avais été manipulée par mes proches pour étouffer l’affaire et combien sa duplicité avait été grande…

C’est à ce moment-là que j’ai perdu tous mes points de repaire et dès lors j’ai fonctionné durant un certain temps comme un automate qui n’a ni chair et ni âme jusqu’à ce que le robot se brise et que je sombre dans le néant…
Il m’a fallu huit ans pour entamer une reconstruction de moi-même et cette œuvre n’est de loin pas terminée. Y arriverai-je un jour…?
Petit à petit, trois pas en avant, puis deux en arrière, je survis et je commence à gravir les échelons qui vont me sortir de cette tour infernale dans laquelle je fus projetée il y a tant d’années déjà.

En ce qui concerne mon corps, je commence à vouloir l’accepter. Mais après tant d’années de reniement à vivre en automate, à être complètement détachée de lui, c’est LUI maintenant qui refuse l’adoption en me faisant souffrir de mille maux. Comme pour se venger de l’avoir si longtemps ignoré, de l’avoir dénigré de ne pas le considérer comme un ami fidèle et précieux…

Pour accepter simplement l’idée d’être aimée comme je suis, il y a encore un long parcours à effectuer …
Il faut prioritairement que j’arrive à m’aimer moi-même avec mon passé, mon présent et dans mon futur…
Que je parvienne à me déculpabiliser après tout l’acharnement que l’on a mis pour me persuader du contraire…
Il faut que je puisse enfin me déprogrammer de ce lourd passé pour déconditionner les mauvais enregistrements de départ afin de pouvoir repartir sur un autre fuseau horaire plus clément et mieux ajusté au climat présent…

Alors seulement je pourrai accepter sans arrière- pensées l’amour inconditionnel que je peux recevoir de mes proches…
La route est encore longue et sinueuse… mais déjà d’en prendre conscience c’est un grand pas vers la LIBERATION.

Brigitha

MA VIE DE FAMILLE

Posted in Uncategorized with tags , on 15 février 2012 by brigitha48

MA VIE DE FAMILLE

Le 1er mars 1970, fut la date que choisit ma fille pour venir au monde. Un magnifique bébé de trois kilos neuf cents. Imaginer l’avenir me rendait heureuse et anxieuse.

Rentrée à la maison avec mon bébé, je me sentis perdue. Comment prendre soin de ce tout petit ? Je désirais nourrir mon enfant au sein, mais la lactation tardait. J’angoissais à l’idée que ma petite fille puisse mourir. N’avais-je pas déjà perdu un enfant ? Il fallait que je me rende constamment à son berceau pour l’écouter respirer. L’idée de la mort subite du nourrisson m’empoisonnait. Je me sentais tellement seule. A l’heure du coucher, j’inspectais tous les recoins de la maison et fermais les portes à double tour. Je perpétue ce rituel encore aujourd’hui.

Je m’enfonçais dans un profond « baby blues » soigné à l’aide d’antidépresseurs et de calmants. Mon mari rentrait souvent tard le soir, parfois au petit matin. Peut-être enviait-il la vie de célibataire de son collègue de travail, pensai-je. Lasse et déçue je lui en fis la remarque. Sa violente réaction m’anéantit. Alors je pris mon bébé dans la poussette pour me rendre chez mes parents à Sierre. Arrivée en larmes chez ma mère, je lui avouai ne pouvoir en supporter davantage. Elle m’ordonna sèchement de retourner dans mon foyer et d’assumer ma vie. C’est ma sœur cadette qui m’offrit quelque réconfort. Sensible à mon désespoir, elle m’accompagna quelques jours chez moi. Comme cela me fit chaud au cœur !

Je me remis à travailler sitôt après la naissance pour pallier au manque d’argent. Mes anciens employeurs acceptèrent mon retour. Je travaillais sur appel. Mon mari suivait de nombreux cours de formation. Il s’absentait souvent. Nous étions bien installés dans notre nouvel appartement de Châteauneuf. Pourtant nous n’y dormîmes pas une seule nuit. Car sans moyen de locomotion et sans possibilité de faire garder notre enfant, nous fûmes contraints de vivre chez mes beaux-parents. Nous dormions dans une minuscule chambre avec un lit pour deux, un autre pour le bébé et une armoire.

Par chance ma belle-mère nous aida beaucoup. Elle gardait notre petite fille lorsque j’allais travailler. Elle le faisait de bon cœur. Peut-être la gâtait-t-elle un peu trop… Ma fille pleurait souvent et me laissait rarement dormir la nuit.

Cet arrangement ne dura pas. Mon mari s’absenta quatre mois pour suivre l’école de sous-officier et ma belle-mère repartit aux champs et à la vigne. Prise au piège, je ne voyais de solution transitoire autre que de retourner chez mes parents. Ma mère accepta à condition que je paie ma pension et celle de ma petite. Comme je ressentis humiliante la demande d’aide ! Le passé incestueux que nous partagions avec mon père et le fait de sentir cette nouvelle proximité me faisaient follement craindre pour ma fille.

Par bonheur cette situation fut de courte durée. Après de constants allers retours entre le domicile de mes parents et celui de mes beaux-parents, je retournais bientôt chez ces derniers. Nous étions en novembre.

En janvier 1971, enceinte pour la deuxième fois, je subis les mêmes traitements médicamenteux que lors de la première grossesse. Atteinte d’un zona qui pouvait menacer mon bébé, la grossesse fut éprouvante. Mais je travaillai jusqu’à terme.

Nous trouvâmes un petit appartement de trois pièces en face de la maison de mes beaux-parents pour le premier août 1971. J’allais enfin être chez moi.

Ma seconde fille est née le vingt octobre 1971. Un splendide bout de chou de trois kilos sept cent cinquante, pétante de santé. Je repris mon travail un mois à peine après mon accouchement. Je remercie du fond du cœur ma belle-sœur, et ceux qui m’offrirent leur soutien en s’occupant de mes petits. Donner mes enfants à garder me fendait le cœur, mais il n’y avait hélas pas d’autre solution.

Absent pour ses nombreux cours de formation, de répétition, mon mari partait encore un mois par an pour son travail. Seule, avec l’éducation des enfants, les travaux ménagers, les vignes et le soutien que j’apportais à ma belle-mère, je trouvais le temps de faire du tricot, de la couture et de la lecture pour parfaire mon français. Je crois que je lisais beaucoup pour fuir la dure réalité et me réfugier dans un monde meilleur. Pour occuper mes soirées j’avais grand plaisir à regarder les films et les émissions de variétés à la télévision. Ce dont j’avais été privée durant mon enfance et mon adolescence. Voilà les moments de loisirs que je m’octroyais. Une sortie au cinéma aurait coûté plus cher.

Nous invitions parfois mes parents le dimanche. A leurs yeux, il était évident qu’il était de notre devoir d’aller les chercher et de les ramener. Je me souviens avoir tenté par des cadeaux, des sorties, de racheter l’amour de ma mère. D’effacer ma dette. Mais je savais bien que c’était impossible.

Chaque fois que je voyais mon père j’étais tendue et anxieuse. Il me répugnait tant! Pour combattre ce sentiment, je me mis à doubler ma dose de médicaments.

Il arrivait que ma mère téléphone pour me proposer de garder les enfants. Je lui répondais que j’appréciais son aide, mais que je ne pouvais pas la payer. Je crois qu’elle le faisait pourtant de bon cœur. Mes enfants conservent de ces moments un bon souvenir. Elle était affectueuse et leur tricotait même des vêtements. Je suis parvenue à préserver ce respect et cet amour jusqu’à sa mort.

Juin 1973, j’obtins enfin mon permis de conduire, ce qui simplifia considérablement ma vie. Mon mari me prêtait la voiture familiale quand il n’en avait pas l’utilité.

Au début de l’année 1974, je sus que je portais mon troisième enfant. Il me fut conseillé d’avorter, si je voulais garder mes reins et rester en vie. Mes convictions religieuses me l’interdirent. Ce fut une grossesse particulièrement pénible et douloureuse. Je continuai de travailler aussi souvent que possible.

Ma petite dernière naquit le 2 octobre 1974. Un amour de bébé de trois kilos deux cents. Le manque de confort et l’exiguïté de notre appartement, inadapté aux besoins d’une grande famille, nous décidèrent à déménager dans un bâtiment locatif, non loin de chez nous. Je fus très occupée à la fois par la conciergerie de l’immeuble, les heures de ménage effectuées chez un voisin et les travaux à la vigne que nous avions louée.

L’éducation de mes filles me préoccupait. Comment faire confiance aux hommes alors que je les savais capables du pire. J’avertis mon mari que j’abattrais toute personne qui oserait les toucher, lui y compris.

Un jour de 1978, le mari de ma belle-sœur fut victime d’un grave accident. Au retour d’une visite à l’hôpital de Bâle, j’allais récupérer mes enfants à Grimisuat. Arrivée près de la maison, chez ma belle-mère et au moment d’ouvrir la portière de ma voiture, un habitant du village se jeta sur moi et me coinça derrière le volant. Il tenta de me violer en éructant : « Laisse-toi faire, on sait bien que tu le fais avec n’importe qui, que tu es une pute ! ».

J’étais paralysée par la peur. Je crois que si j’avais eu un couteau sous la main, je l’aurais tué. J’ai crié « Maman, maman », c’était bien la première fois que j’appelais ainsi ma belle-mère. Dieu merci, elle sortit sur le pas de la porte. L’homme prit la fuite, en marmonnant des mots grossiers.

Je tremblais de tous mes membres et sanglotais. Avec difficulté, je lui expliquai la tentative de viol. Elle n’en fit pas grand cas. J’embarquai mes enfants et rentrai chez moi. Je ne sais comment je réussis à les baigner et à les mettre au lit. J’avais la sensation qu’une autre personne agissait à ma place.

Je racontai à mon mari l’agression dont j’avais été victime. Il me paraissait évident qu’il fallait dénoncer ce personnage. Mon mari estima que mon agresseur était, au fond, un homme respectable avec une famille nombreuse et que je n’avais pas le droit de détruire une famille. Selon lui, cet individu avait simplement trop bu.

L’attitude de mon mari me choqua et me déçut au plus profond de mon être. Une grande partie de mon estime pour lui s’envola à partir de ce moment. Il me fallut plus de six mois pour digérer cette histoire. Les cauchemars reprirent.

J’allais de nouveau très mal. Je me rendis chez le médecin sans toutefois lui parler de l’agression. Révoltée et en colère contre Dieu, je questionnais. Comment pouvait-il tolérer de telles atrocités ? Par la suite, je compris que ce n’était pas Dieu, mais toutes ces pauvres créatures humaines qui s’acharnaient à me faire souffrir.

Ce qui me fit particulièrement mal dans cette tentative de viol, ce fut la certitude que les ragots à mon égard provenaient directement de mon proche entourage. Jamais ces commérages ne cessèrent. Ils empoisonnèrent mon existence et entretinrent mes souffrances toujours vives. J’en ai pleuré ! Bien sûr, je sortais à l’occasion avec une amie. En toute innocence, pour m’amuser. Nous suivions un cours de danse et participions, chaque semaine, à un entraînement de gymnastique. Constater que ces sorties anodines aient pu entraîner de tels ragots m’emplit d’une sourde révolte.

Certaines personnes du village savaient que mon père avait fait de la prison pour atteinte à la pudeur sur l’une de ses filles. Ceci n’avait facilité en rien mon intégration dans ce lieu. Une moins que rien, qui avait honte de sortir de chez elle. Voilà comment je m’estimais. Je cachais mon désarroi sous une apparence souriante et élégante, toute de réserve. Sans doute me jugeait-on hautaine et fière. C’était si loin d’être le cas !

Ma mère attisait mon sentiment d’infériorité. Chaque fois que j’avais besoin d’elle ou de son aide financière, elle me dénigrait. Je le ressentais comme une profonde humiliation. Je savais que je n’avais rien à attendre de sa part ! Ce sont les enfants qui sont redevables envers leurs parents, pas l’inverse !

En 1978, le mari d’une de mes sœurs jumelles décédait tragiquement dans un accident de voiture. Agé de vingt-six ans, il laissait son épouse et ses deux enfants, respectivement âgés de deux ans et neuf mois. Pour toute la famille le choc fut terrible. Le lien intime que je partageais avec mes sœurs jumelles s’était tricoté au fil du temps et du soutien qu’elles m’offrirent à tout instant de ma vie.

J’acceptai à nouveau un travail d’auxiliaire à la poste. Je n’abandonnais rien de mes besognes à la vigne. Je terminais vers seize heures afin de récupérer mes enfants au plus vite. Elles ne furent jamais seules, jamais livrées à elles-mêmes.

Mon mari se découvrit soudainement des passions. La pêche, le vélo, la course… Avec l’impression qu’il me fuyait, je souffrais de cette forme d’abandon. Les fortes tensions que cela occasionna au sein de notre couple me conduisirent à envisager de le quitter. Mais pour mes enfants, avec ce dont j’étais capable de volonté, je réussis à accepter l’insatisfaction d’une relation si peu épanouissante.

Brigitha Balet

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