La folle, c’est moi ou c’est les autres ?

La folle, c’est moi ou c’est les autres ?

Texte du livre « Les pères criminels » de Barbara Kavemann et Ingrid Lohstöter
Page 82 à 93

Vivre avec les conséquences du détournement sexuel

« Sur certains points, nous avons des souvenirs aussi transparents que l’eau claire.
Sur d’autres, nous ne savons pas du tout s’il est passé quelques choses ou non. » (Anna).
Vivre avec le secret de détournement n’oblige pas seulement à développer des stratégies pour affronter la terreur quotidienne : cette cohabitation s’enracine profondément dans la conscience et le comportement. Elle laisse des traces qui dureront, pour une partie d’entre elles, toute la vie. Les femmes portent seules et dans l’isolement les conséquences de ces actes. C’est souvent une terreur sans fin, semblable à celle que connaissent nombre de femmes adultes qui ont été violée ou agressées. Mais le traumatisme se grave profondément dans la conscience enfantine et marque le passage de la jeune fille à la femme ; il s’incruste dans des domaines psychiques difficiles à atteindre, mais que peuvent surgir d’une manière incontrôlée, sous la forme des souvenirs soudains.
Une femme a réagi à la publication dans Stern1 des bonnes feuilles du livre de Florence Rush, Le secret le mieux gardé : J’ai pleuré en lisant votre article. Moi aussi, je souffre depuis mes onze ans des conséquences d’une telle expérience. Aujourd’hui, j’ai trente-cinq ans. J’ai vécu trois mariages et d’innombrables liaisons dont j’espérais qu’elle parviendrait à  » dissiper  » les années qui ont séparé ma onzième et ma vingtième année. Mon fils, dix ans, m’a dit que je n’étais plus une mère joyeuse. J’ai décidé de mettre fin à mes jours. Je voulais mourir. On m’a retrouvée à temps, par un hasard extraordinaire. On m’a donné votre article comme lecture de chevet, alors que je sortais de la section des soins intensifs. Ça a été comme une explosion en moi. Je peux en parler, à présent. Quand je quitterai l’hôpital, je suivrai une thérapie. J’ose franchir ce pas, je n’ai pas d’alternative, puisqu’il me faut continuer à vivre » (Stern 31/1982.
L’homme assez âgé qui passe à la télévision un dimanche soir a été victime d’un détournement d’avion par un terroriste. Il n’oubliera jamais l’événement, dit-il. Et chacun le comprend : cet événement terrible en fait un héros, alors même qu’il l’a vécu passivement. Il n’a pas besoin d’expliquer pour quelles raisons il n’a rien fait pour libérer les passagers. Tout le monde comprendrait qu’il ne veuille plus jamais prendre l’avion. Aucun thérapeute n’aurait l’idée de lui faire revivre sans cesse des situations menaçantes pour qu’il perde sa peur en se rappelant sa première expérience.
Aux jeunes filles qui ont subi dans leur enfance un détournement sexuel, on ne dira pratiquement jamais : oui, cela a dû être terrible, c’est une injustice, tu as raison de te plaindre, tu as droit à ce qu’on te plaigne et à ce qu’on s’occupe de toi. Nous t’admirons d’avoir su affronter cette situation sans te briser. Tout au contraire : quand vous allez mal, on vous reproche vos symptômes. Et l’avenir ? Comme s’il ne s’était rien passé, elle devrait, « comme toute jeune fille normale », se marier, avoir des enfants et une famille.
Leur expérience est passée sous silence, comme leur appel au secours. Elles vivent dans l’incertitude, seules avec les conceptions, leurs sentiments, leurs souvenirs. Le détournement lui-même et son cadre, la famille, servent alors à faire passer l’horreur pour une illusion des sens.

Le doute sur la réalité du souvenir

« Je ne sais plus exactement quand ça a commencé et combien de temps j’ai dû l’accepter… » -« Je ne sais plus quand c’était… ». Si le souvenir est aussi imprécis, c’est parce que la transition entre le baiser de bonne nuit habituel et le détournement peut être progressive, et parce que la prise de conscience ne rejoint que lentement la réalité. L’événement ne cesse de glisser, il n’est pas saisissable. Manuela avait souvent peur, quand elle était à la table familiale et regardait autour d’elle, que ses pensées soient compréhensibles par tous : « Si maman savait ça ! » Il n’y eut des périodes, par la suite, où elle oublia totalement ce qui s’était passé. Quand sa mère, que travaillait à l’époque dans un foyer des jeunes filles, racontait les sévices sexuels que celles-ci avaient subis, Manuela pensait : « Les pauvres ! J’ai de la chance d’avoir une famille aussi bonne ».
Pour pouvoir continuer à vivre avec ce qu’elles ont subi, les jeunes filles doivent essayer d’oublier, et non de prendre conscience de ce qui se passe. Si elle fond comme si leur aventure n’était qu’un mauvais rêve, peut-être finiront-elles par être sûres qu’il ne s’est rien passé du tout.
Pour un enfant, le lit est un abri important, c’est souvent le seul endroit de l’appartement où il peut vivre pour lui-même, où il va chercher protection et consolation. C’est le lieu où s’entremêlent rêve et réalité.
Le lendemain matin, la petit fille réfléchit : Etais-je seule ? Y avait-il quelqu’un avec moi ? Ai-je rêvé ? Le trouble s’insinue en elle. Certains pères utilisent sans scrupules le sommeil de leur fille pour s’attaquer à elles. Louise Armstrong rapporte nombre de discussions avec des femmes qui, enfants, se réveillaient la nuit et sentaient leur père sur elles, tentant prudemment, sans troubler leur sommeil, de se satisfaire. Leur seul possibilité de supporter ce contre quoi elles ne peuvent se défendre est de faire comme si elles dormaient réellement – contenir leur terreur ou faire comme si rien ne se passait. Une femme raconte que ces événements créèrent chez elle une peur de s’endormir – pour dont elle souffrit toute sa vie. Le demi-sommeil, la frontière incertaine entre la veille et le sommeil empêche presque les femmes de considérer leurs souvenirs comme une dure réalité.
Le choc que ressent une jeune fille lorsqu’elle s’éveille subitement, apeurée, et constate que quelqu’un s’attaque à son corps dans le noir renforce le sentiment de ne plus être en sécurité, même plus dans son sommeil. Après une telle expérience, il est difficile de relâcher son attention, de se détendre et de se calmer. C’est la peur de la narcose. Mais le fait que le détournement ait eu lieu pendant le sommeil complique avant tout le travail psychique de la femme concernée pour assimiler l’événement. L’incertitude sur la réalité des faits reste malgré tout. On trouve ici la base d’un doute et d’une tension qui pourront durer toute une vie.
Mais même lorsque le détournement se passe ouvertement, dans la vie de chaque jour, le doute peut exister : est-ce moi, la folle, ou bien les autres ? Ça ne doit tout de même pas être normal ! Quand la peur et la colère de l’enfant ne trouvent pas l’écho dans son entourage, comment peut-il comprendre ce qui lui est arrivé ?
« Je pensais que ce comportement faisait partie de la vie familiale, et je me disais : c’est mon problème si je l’ai si mal ressenti, puisqu’apparemment tout le monde fait comme ça. C’est normal, tu dois vivre avec ça » (Anna).
Toute affirmation de ses propres sentiments aide la victime à sortir de ce piège. « A un moment, il s’est mis à faire venir aussi ma petite sœur près de lui. J’avais neuf ou dix ans. Et elle m’a demandé s’il arrêterait un jour de me toucher, moi aussi. Cela m’a fait du bien. Parce que nous pouvions nous dire, toutes le deux : « Il n’arrête pas de nous toucher, et nous ne le voulions pas. » Il était donc clair que quelque chose se passait, quelque chose que je refusais et dont je n’étais donc pas coupable. Je ne me suis jamais sentie coupable depuis » (Heike).
Quand la terreur fait partie du quotidien, elle reste enfouie dans les sentiments, elle disparaît de la conscience : masquée, obstruée, tout redevient bien. « J’ai toujours des difficultés pour décrire cela. Je l’ai raconté, j’ai aussi parlé de mes parents, du fait que mon père boit tellement. Et un thérapeute m’a dit :  » C’est horrible, pour un enfant, de rester à la maison en ayant peur de son vieux, quand il rentre ivre chez lui. Ou quand ton grand-père va te sauter dessus la prochaine fois… » et aujourd’hui encore, je n’arrive pas à trouver ça tellement horrible » (Anna).
Vue de loin, donc, une enfance tout à fait normale ; mais quand on y regarde de plus près, une longue série d’horreurs.
Jamais on ne dira qu’il s’agit d’une horreur. Quand la jeune fille ne se soumet pas, totalement brisée, à ce concept de normalité, quand elle n’intègre pas le détournement dans son univers mental et ne s’enfuit pas dans la division psychique du sentiment et de la conscience, le combat qu’elle mène contre cette incertitude fondamentale ne cesse jamais. L’agression directe contre son propre corps la conduit à se considérer elle-même comme sans valeur et sans droit. Et l’agression directe ne suppose pas nécessairement la violence. Le détournement enveloppé dans de belles phrases n’est qu’une variante de la satisfaction par la force des désirs sexuels masculins et sert à soulager la conscience du coupable, à affoler et à isoler l’enfant. Dans les deux cas, la jeune fille sait que son père ne s’intéresse pas à elle en tant que personne, mais en tant que corps.
L’une des conséquences de cette attitude est que souvent, plus tard, les femmes ne trouvent de secours que par leur corps : « J’avais un nombre invraisemblable de relations avec des hommes. Et si, par hasard, je n’en avais pas pendant un mois, je devenais bouillante – il m’en faut un, il me faut quelqu’un pour me reconnaître » (Heike). Le revers de la médaille est la grande solitude que ces innombrables liaisons ne peuvent combler.
La solitude touche aussi les femmes qui, en raison de leur expérience, refusent la sexualité et associent tout contact sexuel à la violence et au détournement. Elles doivent souvent renoncer, pour le reste de leur vie, aux relations sexuelles et aux sensations de bonheur. Sylvia : « Quand je dis que je ne me laisserai plus jamais toucher, cela veut dire, dans mon esprit, que je ne me laisserai plus jamais battre ».
Dans les lettres que de nombreuses femmes ont envoyées à le revue Brigitte et où celles-ci parlaient souvent de détournements sexuels assez anciens, on ne cesse de répéter à que point la relation avec la sexualité est bouleversée par cette expérience (Enfants détournés, recueil publié par la revue Brigitte, 1983).
L’impuissance de l’enfant devant l’adulte, de la jeune fille devant l’homme implique, lorsqu’elle est aussi mal vécue, que les femmes devenues adultes continuent à lutter contre le sentiment d’impuissance et la peur de la trahison – sans parler de trahisons effectives. Il suffit d’une rapide chute de résultats scolaires – que les professeurs, femmes ou hommes, ne s’expliquent que rarement et dont ils ne recherchent jamais suffisamment les causes – pour que l’événement ait de profondes conséquences sur l’éducation, la profession et l’avenir de la jeune fille. La défaillance effective renforce alors le sentiment d’infériorité.

Ma triste constatation est que malheureusement, à ce jour d’innombrables victimes d’inceste occultent encore leurs passés. Le sentiment d’être « totalement différente » ne s’évanouit pas. Pour la plupart du temps l’entourage préfère le déni, ça renforce la culpabilité des victimes et les isoles totalement.

Brigitha Balet

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :