PARTIR VERS L’AUTRE RIVE

PARTIR VERS L’AUTRE RIVE

Inéluctablement, je sombrais dans l’abîme, alors que mon travail commençait à me plaire. Bien que je fusse appréciée de mes supérieurs et de mes collègues, mon état de santé empirait. Envahie d’angoisses terribles et inexplicables, je craignais de m’évanouir, de ne plus rien assumer. Tout paraissait insurmontable, même les plus petites choses. Vivre devenait impensable.

Seule, abandonnée dans un gouffre hanté par des monstres et des fantômes, encerclée par des ombres menaçantes. Naufragée dans un néant où je ne comprenais plus rien. Une seule solution s’offrait : disparaître à jamais. Je voulais devenir légère et insouciante comme une plume emportée par le vent.

Je continuais de travailler quelques mois. Tous les matins, une volonté farouche m’était indispensable pour me lever. Pour affronter une journée de plus. Prise de panique, je sentais un poids énorme sur ma poitrine. Je pleurais tout au long du trajet. Personne ne se rendit compte que je me noyais.
Premier dimanche du mois de septembre 2002. Ensemble, avec mon époux, nous participâmes à une fête villageoise. Assis à table, mon voisin fit remarquer combien j’avais de chance d’être avec un si gentil mari. Ma raison bascula. Mais alors, pourquoi souffrais-je pareillement ?

Je me levai et rentrai à la maison. Absente, effroyablement absente. Ce fut à ce moment, précisément, que s’imposa la décision de m’enfuir dans un sommeil sans retour. Tant d’obscures années. Il fallait que j’échappe à l’emprise de ce trou noir.

J’avais l’habitude des médicaments. Je connaissais la dose exacte à avaler pour ne pas mourir. Je ne garde aucun souvenir du geste insensé qui va suivre. Dans un mauvais sommeil je me suis levée. Je suis allée chercher, Dieu sait où, une pèlerine en plastique. Je l’ai enroulée autour de mon cou. Et j’ai serré, serré, serré. Très fort. Mon mari me trouva juste à temps pour me sauver.

A mon réveil, je ne savais plus qui j’étais. Je ne ressentais plus rien. Voilà bien ce que j’étais devenue : plus rien. Un jouet cassé. Une créature pathétique, un pantin emporté par les évènements. Prisonnière d’un monde parallèle, insipide, incolore. Gris. Enfermée dans l’obsession de disparaître.

Me porter absente. Je pleurais mais les larmes ne m’apaisaient pas. Sans fin, elles étaient à l’image de mes jours et de mes nuits. Pour qui m’aimait, mon incommensurable détresse devait être terrible.

Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Impuissante à faire comprendre que je n’y pouvais rien.

Le lendemain, mes filles, profondément choquées, vinrent à la maison. Ni mon mari, ni mes enfants ne parvenaient à concevoir ce geste inouï. Ils ne connaissaient de moi que celle qui, toujours, faisait face. Quelles que soient les difficultés. Le château de cartes s’effondrait. Pour moi comme pour eux.

Je réalisai enfin la gravité de mon état, lorsqu’ils m’expliquèrent ce que j’avais fait.

Ma famille me persuada de me faire soigner.
Le médecin demanda que je me rende sans tarder à l’hôpital psychiatrique. J’acceptai parce que j’avais peur. Une peur monstrueuse de mes réactions incontrôlées.

Là, je fus interrogée par la psychiatre responsable, son assistant, ainsi qu’une infirmière.

Je racontai mon parcours dans les grandes lignes. L’assistant demanda : « Madame, quand vous sortez, est-ce que vous vous habillez de façon provocante? »
Sidérée, je lui demandai si une enfant de six ou sept ans cherchait déjà à provoquer.

L’infirmière ajouta que ma vie était un véritable roman. Simplement. Les propos insensés de l’assistant frayèrent pourtant leur chemin dans mon esprit déjà coupable. A l’évidence, c’était bien moi à l’origine de tout.

Actuellement, je suis un cours de danse orientale. Notre professeur nous a expliqué que dans son pays, les femmes aiment leur corps et le cultivent. J’ai réalisé que ce corps ne représentait pour moi qu’un instrument, une mécanique. Avec lequel j’entretenais une relation ambiguë :
• Je savais qu’il provoquait le désir masculin. Je le tenais pour responsable. Dans mes moments de dépression profonde, je cherchais d’ailleurs à le punir.
• Mais j’aimais aussi le mettre en valeur. Je choisissais des tenues soignées et élégantes.
Quand il m’arrivait d’intercepter des regards concupiscents, je méprisais ces hommes pour leur irrespect.

Lorsqu’une fille ou une femme se fait violer et qu’une autorité, policière, judiciaire ou médicale la questionne sur son habillement, l’indignation m’étrangle.

Et je me demande si l’homme et la bête ne font pas qu’un ?
La psychiatre me prit en charge. Je passai une première nuit sereine dans la chambre que je partageais avec une autre patiente.

Le lendemain, on m’attribua une chambre privée avec une jolie salle de bains. Sitôt entrée, je fus saisie d’une étrange sensation. Comme une intuition de ne pas y être seule.

Je ne subis pas plus d’une ou deux perfusions. Mon corps refusait cette médication. En comparaison avec ce que j’avais absorbé par le passé, les quantités de médicaments administrés étaient moindres.
J’effectuai plusieurs séances d’hypnose, sans toutefois parvenir à lâcher prise. Selon la psychiatre, j’avais emmuré mon subconscient sous tant de couches de béton qu’il était difficile, voire impossible, que je puisse accéder à mon réel moi.

Les premiers jours, je n’étais pas autorisée à sortir de l’établissement. Je refusais même de me nourrir dans l’espoir d’en finir une fois pour toutes. Par sécurité, les fenêtres étaient bloquées. Mais je détenais un couteau et un rasoir !

Seule dans ma chambre, les premières semaines furent un combat permanent contre moi-même. Avec le sentiment étrange de porter encore les souffrances de quelqu’un qui se serait trouvé là. Avant moi.

La première nuit déjà, je fus réveillée par une voix
qui m’interpellait : « Viens, viens ». Je m’étais habillée, croyant l’heure du déjeuner arrivée. Je constatai qu’il n’était que deux heures du matin !

Cette voix me supplia une dizaine de jours.
Quand je l’entendais, et que je pensais qu’elle m’adjurait de la suivre, je luttais de toutes mes forces pour ne pas succomber. Dans cette terrible bataille, je crus devenir folle. Je n’en parlai à personne.

Une nuit, je me réveillai brutalement.
Quelqu’un me secouait. Assise dans mon lit j’entendais la voix m’appeler encore. Je voyais un purgatoire rempli de créatures aux visages torturés qui imploraient mon aide. Dans mes rêves, une multitude d’insectes pullulaient sur mon corps et le dévoraient.

Je reçus un soutien que je n’attendais pas. Mes amies de Bulle, Yolande, Monique et Maria eurent cette merveilleuse intelligence du cœur qui consiste à écouter sans conseils ni commentaires.

La visite de Christine-le-rayon-de-soleil.
Nous nous connaissions depuis si peu.
Elle m’envoyait plein de petits messages d’encouragement. M’apportait des bouquets de fleurs. Des livres du Docteur Murphy.

Durant mon séjour, je ne dormis guère.
Une nuit sans sommeil, j’eus une vision.
Dans cette même chambre, une personne brisée de solitude et de désespérance avait décidé de rejoindre l’autre monde.

Bouleversée, je parlai à cette âme et lui enjoignis de lâcher prise et de franchir l’autre rive. Le lendemain, épuisée, je racontai mon histoire à la psychiatre.

Je suppliais qu’on me transférât ailleurs.
Même chez les déments, pourvu que je quitte cette chambre. Elle ne me prit pas pour une folle.
Ma sensibilité exacerbée me permettait sans doute de sentir des choses inhabituelles, dit-elle.

Elle me conseilla de me rendre à la chapelle et de brûler des bougies à l’intention du disparu. Je reçus l’autorisation de rentrer chez moi.

Pendant mon hospitalisation, j’avais bénéficié de quelques week-ends à la maison. Un dimanche, mon mari m’emmena voir la maison de l’ancien voisin de mes parents. Oui, celui qui m’avait violée. J’avais besoin de savoir si cette demeure existait encore. Plus d’un demi-siècle après.

Je montrai à mon compagnon la cour et la porte de l’écurie. L’endroit exact du crime odieux dont j’avais été, enfant, victime. J’allais sonner quand il m’en dissuada. On ne dérange pas les gens si tôt le matin. Un couple sortit. Mon époux s’enquit du monsieur qui habitait autrefois cette maison. Il était mort.
Voilà comment je le sus.

Nous allâmes ensuite chez mon père. Nous attendîmes longtemps avant qu’il n’ouvre la porte. A ma vue, il blêmit et prévint que si je venais pour les anciennes histoires, c’était inutile. Il avait payé.
Et même beaucoup trop. Je le rassurai. Ce qu’il pensait était son affaire. Ce qu’il avait fait à ma petite sœur Julie était une chose entre lui et sa conscience. Je lui demandai encore si ma mère l’avait prévenu du viol que j’avais subi, petite. Il dit que non, bien qu’il sût n’avoir pas été le premier.

Je ressentis un immonde dégoût.
Après cette visite, je reçus l’injonction de laisser tranquille le passé. Celle, encore, de ne pas salir d’avantage la famille.

Les sept semaines à l’hôpital m’aidèrent seulement
à sortir la tête de l’eau. Hélas rien de plus.

La responsable, débordée, accepta de me prendre en charge un ou deux mois. Je lui suis reconnaissante pour tout le bien qu’elle me prodigua.

Rentrée chez moi, je souffris encore d’hallucinations. Je priais le curé de la paroisse d’offrir des messes à la mémoire des malheureux suicidés. Profondément troublée, j’en parlai à l’aumônier de l’hôpital de Sion. Sa précieuse écoute et sa grande sagesse m’aida à retrouver un peu de sérénité. C’est à lui que je dois la motivation pour rédiger ce témoignage.

Une psychiatre accepta de me recevoir à partir du mois de mars 2003. Elle m’offrit de traiter ma pathologie, mais ne pouvait assurer le suivi psychologique. Refusant ses conseils, je repris mon travail à mi-temps.

Je ne voulais pas admettre que j’avais atteint le fond. Je n’étais pas une invalide ! Et j’avais tant besoin de ma sécurité financière. Plusieurs rechutes me forcèrent à capituler.

Grâce à ma psychiatre et à mon médecin je pus obtenir rapidement une rente de l’assurance invalidité.

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