MA VIE DE FAMILLE

MA VIE DE FAMILLE

Le 1er mars 1970, fut la date que choisit ma fille pour venir au monde. Un magnifique bébé de trois kilos neuf cents. Imaginer l’avenir me rendait heureuse et anxieuse.

Rentrée à la maison avec mon bébé, je me sentis perdue. Comment prendre soin de ce tout petit ? Je désirais nourrir mon enfant au sein, mais la lactation tardait. J’angoissais à l’idée que ma petite fille puisse mourir. N’avais-je pas déjà perdu un enfant ? Il fallait que je me rende constamment à son berceau pour l’écouter respirer. L’idée de la mort subite du nourrisson m’empoisonnait. Je me sentais tellement seule. A l’heure du coucher, j’inspectais tous les recoins de la maison et fermais les portes à double tour. Je perpétue ce rituel encore aujourd’hui.

Je m’enfonçais dans un profond « baby blues » soigné à l’aide d’antidépresseurs et de calmants. Mon mari rentrait souvent tard le soir, parfois au petit matin. Peut-être enviait-il la vie de célibataire de son collègue de travail, pensai-je. Lasse et déçue je lui en fis la remarque. Sa violente réaction m’anéantit. Alors je pris mon bébé dans la poussette pour me rendre chez mes parents à Sierre. Arrivée en larmes chez ma mère, je lui avouai ne pouvoir en supporter davantage. Elle m’ordonna sèchement de retourner dans mon foyer et d’assumer ma vie. C’est ma sœur cadette qui m’offrit quelque réconfort. Sensible à mon désespoir, elle m’accompagna quelques jours chez moi. Comme cela me fit chaud au cœur !

Je me remis à travailler sitôt après la naissance pour pallier au manque d’argent. Mes anciens employeurs acceptèrent mon retour. Je travaillais sur appel. Mon mari suivait de nombreux cours de formation. Il s’absentait souvent. Nous étions bien installés dans notre nouvel appartement de Châteauneuf. Pourtant nous n’y dormîmes pas une seule nuit. Car sans moyen de locomotion et sans possibilité de faire garder notre enfant, nous fûmes contraints de vivre chez mes beaux-parents. Nous dormions dans une minuscule chambre avec un lit pour deux, un autre pour le bébé et une armoire.

Par chance ma belle-mère nous aida beaucoup. Elle gardait notre petite fille lorsque j’allais travailler. Elle le faisait de bon cœur. Peut-être la gâtait-t-elle un peu trop… Ma fille pleurait souvent et me laissait rarement dormir la nuit.

Cet arrangement ne dura pas. Mon mari s’absenta quatre mois pour suivre l’école de sous-officier et ma belle-mère repartit aux champs et à la vigne. Prise au piège, je ne voyais de solution transitoire autre que de retourner chez mes parents. Ma mère accepta à condition que je paie ma pension et celle de ma petite. Comme je ressentis humiliante la demande d’aide ! Le passé incestueux que nous partagions avec mon père et le fait de sentir cette nouvelle proximité me faisaient follement craindre pour ma fille.

Par bonheur cette situation fut de courte durée. Après de constants allers retours entre le domicile de mes parents et celui de mes beaux-parents, je retournais bientôt chez ces derniers. Nous étions en novembre.

En janvier 1971, enceinte pour la deuxième fois, je subis les mêmes traitements médicamenteux que lors de la première grossesse. Atteinte d’un zona qui pouvait menacer mon bébé, la grossesse fut éprouvante. Mais je travaillai jusqu’à terme.

Nous trouvâmes un petit appartement de trois pièces en face de la maison de mes beaux-parents pour le premier août 1971. J’allais enfin être chez moi.

Ma seconde fille est née le vingt octobre 1971. Un splendide bout de chou de trois kilos sept cent cinquante, pétante de santé. Je repris mon travail un mois à peine après mon accouchement. Je remercie du fond du cœur ma belle-sœur, et ceux qui m’offrirent leur soutien en s’occupant de mes petits. Donner mes enfants à garder me fendait le cœur, mais il n’y avait hélas pas d’autre solution.

Absent pour ses nombreux cours de formation, de répétition, mon mari partait encore un mois par an pour son travail. Seule, avec l’éducation des enfants, les travaux ménagers, les vignes et le soutien que j’apportais à ma belle-mère, je trouvais le temps de faire du tricot, de la couture et de la lecture pour parfaire mon français. Je crois que je lisais beaucoup pour fuir la dure réalité et me réfugier dans un monde meilleur. Pour occuper mes soirées j’avais grand plaisir à regarder les films et les émissions de variétés à la télévision. Ce dont j’avais été privée durant mon enfance et mon adolescence. Voilà les moments de loisirs que je m’octroyais. Une sortie au cinéma aurait coûté plus cher.

Nous invitions parfois mes parents le dimanche. A leurs yeux, il était évident qu’il était de notre devoir d’aller les chercher et de les ramener. Je me souviens avoir tenté par des cadeaux, des sorties, de racheter l’amour de ma mère. D’effacer ma dette. Mais je savais bien que c’était impossible.

Chaque fois que je voyais mon père j’étais tendue et anxieuse. Il me répugnait tant! Pour combattre ce sentiment, je me mis à doubler ma dose de médicaments.

Il arrivait que ma mère téléphone pour me proposer de garder les enfants. Je lui répondais que j’appréciais son aide, mais que je ne pouvais pas la payer. Je crois qu’elle le faisait pourtant de bon cœur. Mes enfants conservent de ces moments un bon souvenir. Elle était affectueuse et leur tricotait même des vêtements. Je suis parvenue à préserver ce respect et cet amour jusqu’à sa mort.

Juin 1973, j’obtins enfin mon permis de conduire, ce qui simplifia considérablement ma vie. Mon mari me prêtait la voiture familiale quand il n’en avait pas l’utilité.

Au début de l’année 1974, je sus que je portais mon troisième enfant. Il me fut conseillé d’avorter, si je voulais garder mes reins et rester en vie. Mes convictions religieuses me l’interdirent. Ce fut une grossesse particulièrement pénible et douloureuse. Je continuai de travailler aussi souvent que possible.

Ma petite dernière naquit le 2 octobre 1974. Un amour de bébé de trois kilos deux cents. Le manque de confort et l’exiguïté de notre appartement, inadapté aux besoins d’une grande famille, nous décidèrent à déménager dans un bâtiment locatif, non loin de chez nous. Je fus très occupée à la fois par la conciergerie de l’immeuble, les heures de ménage effectuées chez un voisin et les travaux à la vigne que nous avions louée.

L’éducation de mes filles me préoccupait. Comment faire confiance aux hommes alors que je les savais capables du pire. J’avertis mon mari que j’abattrais toute personne qui oserait les toucher, lui y compris.

Un jour de 1978, le mari de ma belle-sœur fut victime d’un grave accident. Au retour d’une visite à l’hôpital de Bâle, j’allais récupérer mes enfants à Grimisuat. Arrivée près de la maison, chez ma belle-mère et au moment d’ouvrir la portière de ma voiture, un habitant du village se jeta sur moi et me coinça derrière le volant. Il tenta de me violer en éructant : « Laisse-toi faire, on sait bien que tu le fais avec n’importe qui, que tu es une pute ! ».

J’étais paralysée par la peur. Je crois que si j’avais eu un couteau sous la main, je l’aurais tué. J’ai crié « Maman, maman », c’était bien la première fois que j’appelais ainsi ma belle-mère. Dieu merci, elle sortit sur le pas de la porte. L’homme prit la fuite, en marmonnant des mots grossiers.

Je tremblais de tous mes membres et sanglotais. Avec difficulté, je lui expliquai la tentative de viol. Elle n’en fit pas grand cas. J’embarquai mes enfants et rentrai chez moi. Je ne sais comment je réussis à les baigner et à les mettre au lit. J’avais la sensation qu’une autre personne agissait à ma place.

Je racontai à mon mari l’agression dont j’avais été victime. Il me paraissait évident qu’il fallait dénoncer ce personnage. Mon mari estima que mon agresseur était, au fond, un homme respectable avec une famille nombreuse et que je n’avais pas le droit de détruire une famille. Selon lui, cet individu avait simplement trop bu.

L’attitude de mon mari me choqua et me déçut au plus profond de mon être. Une grande partie de mon estime pour lui s’envola à partir de ce moment. Il me fallut plus de six mois pour digérer cette histoire. Les cauchemars reprirent.

J’allais de nouveau très mal. Je me rendis chez le médecin sans toutefois lui parler de l’agression. Révoltée et en colère contre Dieu, je questionnais. Comment pouvait-il tolérer de telles atrocités ? Par la suite, je compris que ce n’était pas Dieu, mais toutes ces pauvres créatures humaines qui s’acharnaient à me faire souffrir.

Ce qui me fit particulièrement mal dans cette tentative de viol, ce fut la certitude que les ragots à mon égard provenaient directement de mon proche entourage. Jamais ces commérages ne cessèrent. Ils empoisonnèrent mon existence et entretinrent mes souffrances toujours vives. J’en ai pleuré ! Bien sûr, je sortais à l’occasion avec une amie. En toute innocence, pour m’amuser. Nous suivions un cours de danse et participions, chaque semaine, à un entraînement de gymnastique. Constater que ces sorties anodines aient pu entraîner de tels ragots m’emplit d’une sourde révolte.

Certaines personnes du village savaient que mon père avait fait de la prison pour atteinte à la pudeur sur l’une de ses filles. Ceci n’avait facilité en rien mon intégration dans ce lieu. Une moins que rien, qui avait honte de sortir de chez elle. Voilà comment je m’estimais. Je cachais mon désarroi sous une apparence souriante et élégante, toute de réserve. Sans doute me jugeait-on hautaine et fière. C’était si loin d’être le cas !

Ma mère attisait mon sentiment d’infériorité. Chaque fois que j’avais besoin d’elle ou de son aide financière, elle me dénigrait. Je le ressentais comme une profonde humiliation. Je savais que je n’avais rien à attendre de sa part ! Ce sont les enfants qui sont redevables envers leurs parents, pas l’inverse !

En 1978, le mari d’une de mes sœurs jumelles décédait tragiquement dans un accident de voiture. Agé de vingt-six ans, il laissait son épouse et ses deux enfants, respectivement âgés de deux ans et neuf mois. Pour toute la famille le choc fut terrible. Le lien intime que je partageais avec mes sœurs jumelles s’était tricoté au fil du temps et du soutien qu’elles m’offrirent à tout instant de ma vie.

J’acceptai à nouveau un travail d’auxiliaire à la poste. Je n’abandonnais rien de mes besognes à la vigne. Je terminais vers seize heures afin de récupérer mes enfants au plus vite. Elles ne furent jamais seules, jamais livrées à elles-mêmes.

Mon mari se découvrit soudainement des passions. La pêche, le vélo, la course… Avec l’impression qu’il me fuyait, je souffrais de cette forme d’abandon. Les fortes tensions que cela occasionna au sein de notre couple me conduisirent à envisager de le quitter. Mais pour mes enfants, avec ce dont j’étais capable de volonté, je réussis à accepter l’insatisfaction d’une relation si peu épanouissante.

Brigitha Balet

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