LE RETOUR FORCÉ

LE RETOUR FORCÉ

Je louai une chambre minuscule et borgne au sous-sol d’une petite maison en Valais. Les jours de paie, ma mère venait prélever sa dîme devant mon bureau. Sans grands moyens financiers, parlant un français très approximatif, je fus de suite plongée dans le monde du travail. Les premiers mois furent une réelle épreuve.

Je sortais parfois avec des amies. Un soir que je me trouvais dans un bar, en compagnie de l’une d’elles, un jeune homme m’invita pour danser. Je déclinai aussitôt son invitation. Furieux, il lança à la cantonade : « Elle fait la fière, la grande dame, alors que son père a fait de la prison à cause d’elle ». Cet incident aggrava ma timidité, que je masquais sous une apparente indifférence. Je ne laissais pas parler mon cœur. Je dissimulais ma véritable personnalité.

Toute ma jeunesse cloîtrée, je ne savais rien de la danse, de la musique, de l’art ou du cinéma. Ma vie culturelle se résumait à la lecture de Dickens et des contes d’Andersen. Je me souviens qu’à l’institut, la radio et la télévision étaient bannies.

Une de mes sœurs, âgée de treize ans, travaillait à Zermatt dans un restaurant, pour la saison d’été. Avec mon frère aîné, nous allâmes un jour lui rendre visite. Au retour nous manquâmes le dernier train et passâmes la nuit à la gare du village. Ce fut une horrible nuit. Lors d’une interminable discussion qui s’acheva au matin, mon frère m’accusa d’avoir, par mes mensonges et affabulations, détruit l’équilibre de toute la famille. En me faisant croire que tout le clan pensait comme lui, il porta l’estocade finale. Je ne saurais lui en vouloir. Comment aurait-il pu comprendre la terrible machination dont j’étais victime ? L’infini de ma détresse et de ma souffrance ?

Je me devais de payer pour mes fautes. Je quittai la chambre de location et retournai vivre dans ma famille. Ma chambre se trouvait en face de celle de mes parents. Je craignais à tout moment que la porte ne s’ouvre et que mon père ne retrouve le chemin de mon lit.

A ma mère qui prenait tout mon salaire, je devais demander de l’argent pour le train et mes repas. Quand je quémandais quelques sous pour garnir ma garde-robe, elle m’accusait de voler l’argent du ménage pour des futilités. Un jour je sus que je devais partir. Mon père me gifla si violemment que j’en perdis l’équilibre. Tout ça pour avoir osé une remarque à ma mère.

Cette même année 1967, je rencontrai mon futur époux. Nous nous fréquentâmes quelque peu. J’attendais désespérément de l’amour, ce bonheur d’être aimée pour moi-même, valorisée et surtout protégée. Consciente de ma fragilité, je refusai un engagement sérieux. Je l’informai sur mon désir de partir en Angleterre pour apprendre la langue. Une fort mauvaise grippe annula mon projet. Le médecin que je consultai diagnostiqua un manque de fer et de calcium. Je reçus des piqûres tous les jours et passai des heures dans son cabinet. Je m’affaiblissais inexorablement alors que la toux empirait.

Un mois plus tard, je fus envoyée à l’hôpital pour des radiographies. Mes poumons étaient si atteints, que les spécialistes craignirent une tuberculose. Les soupçons furent suffisamment sérieux pour que tous mes collègues de travail fussent dûment contrôlés et vaccinés.

Je partageais ma chambre d’hôpital avec une jeune femme très belle et désemparée. Un soir son époux en visite l’entretint longuement. Une fois celui-ci parti, elle s’effondra de désespoir. Ce qu’elle me raconta, je ne l’oublierai jamais. Souffrant d’un cancer du sein, elle venait de subir une ablation. Son mari lui confessa que jamais il ne pourrait vivre avec une femme « défigurée ». Je tentai maladroitement de la consoler : perdait-elle grand-chose avec pareil homme ?

Lors de ce séjour, le médecin de la clinique de pneumologie de Montana vint me trouver. Il m’apprit que mes poumons étaient atteints de pleurésie sèche. Je fus transférée d’urgence à Montana pour une durée qui pouvait s’étendre de six mois à un an. On ne pouvait prédire le temps nécessaire à la guérison.

Je me sentis bien dans cet endroit. Le personnel et les médecins se comportaient avec une merveilleuse attention. Ma mère me rendait visite une fois par mois, afin de toucher son dû sur le salaire que je recevais en main propre. Elle m’apportait quelques affaires, le strict minimum.

J’avertis mon prétendant, par une carte postale, du lieu où je me trouvais. Un dimanche de printemps 1968, j’eus l’heureuse surprise de le voir arriver en habits militaires.

Tout doucement, je sentis qu’enfin le ciel s’éclaircissait et qu’une petite porte vers la liberté s’ouvrait.

Je confiai à mon futur époux les épisodes tragiques de mon enfance. Il me répéta de laisser le passé derrière moi, de ne plus ressasser et d’oublier. Avait-il honte que cela se sache ? Je le pressentais. L’inceste n’était-il pas LE sujet tabou ? A cette époque qui en parlait ? Je ne pouvais, malgré tout, comprendre son attitude. Mes sentiments de culpabilité et de honte se renforcèrent. Je compris qu’il valait mieux que je me taise car les chances étaient grandes que ma belle-famille réagisse de la même manière.

Août 1968, j’appris que j’allais être maman. Nous fixâmes la date de notre mariage au 8 février de l’année suivante. J’angoissais à l’idée de cet enfant. Même si cet heureux évènement me comblait de joie. Au troisième mois de grossesse, je fis contrôler mes reins fragilisés par l’infection antérieure. Par bonheur tout semblait en ordre. Selon la coutume ma mère m’offrit le trousseau. Elle clama haut et fort sa générosité et son sens du pardon.

Au cinquième mois de grossesse, je fis un rêve très étrange et me réveillai avec une sensation inhabituelle. Mon duvet avait été brusquement arraché et je pensai immédiatement que mon père était entré dans ma chambre. Or, il n’y avait personne. Je me redressai, prise d’effroi, et vis au dos de l’armoire contre mon lit quelque chose ressemblant à une forme humaine. Je voulus contrôler, mais je pensais aussitôt qu’il devait s’agir de ma robe de chambre habituellement accrochée à cet endroit. Finalement je me rendormis.

Le lendemain, au réveil, ma première pensée fut de vérifier où était rangé mon vêtement. Je ne fus pas surprise de le trouver ailleurs. Alors quel mystère cachait cette étrange vision ? J’en étais certaine, ce n’était pas un rêve. Ma mère et mon époux à qui je racontais ces faits étranges, répondirent que je fabulais. Il devait s’agir, selon leur explication, d’un reflet de la lune projeté sur l’armoire.

Quelques jours plus tard, je perdis de gros caillots de sang noir. Fiévreuse, j’appelai immédiatement le médecin qui m’ordonna sans tarder un contrôle à l’hôpital. Le médecin-chef du service gynécologique diagnostiqua une nouvelle infection rénale. Le mal avait attaqué la matrice et le fœtus. Il m’annonça crûment la mort de mon enfant. Depuis plusieurs jours.

Il me dit qu’il n’y avait rien à faire si ce n’était d’attendre que le bébé s’expulse de lui-même. Ce médecin jugeait sans doute que, célibataire et enceinte, j’étais une « fille facile » ne valant pas grand-chose. Je me sentais incapable de réagir, écrasée de souffrances, physiques et morales.

Durant ces trois jours à l’hôpital, dans un état plus que critique, j’attendis ce que je croyais inévitable : la mort. Couchée dans mon lit, le souvenir de la nuit mystérieuse m’apparut incroyablement net. J’eus alors l’intime conviction que mon enfant était mort cette nuit-là. Son âme avait quitté mon corps, illuminant la pièce de son aura. J’ai la certitude que tout être possède une âme dès sa conception.

Mon père s’occupait de l’entretien extérieur de la villa du médecin-chef de la clinique Ste-Claire. Comme j’allais de plus en plus mal, il l’entretint des évènements. Ce dernier lui ordonna de me transférer immédiatement dans sa clinique où l’on me fit un curetage. Ma mère dut signer la décharge pour moi car mon état ne me le permettait plus. Selon ce médecin, ma vie ne tenait qu’à un fil : c’était une question d’heures. Comme il craignit que je ne survive à l’opération, il enjoignit mon futur mari de rentrer sans délai de Zürich où il travaillait.

Une semaine plus tard, je pus sortir de la clinique. Affaiblie et infiniment triste. Je voulais cet enfant de toute mon âme. Mais peut-être ne le méritais-je pas ? Ce sentiment m’habitait. Plus tard, la sage-femme m’expliqua que le petit être était sorti par morceaux, en état de décomposition. C’était un petit garçon. On ne voulut pas me le montrer.

Je ne parvins jamais véritablement à faire le deuil de cet enfant. Mon âme sait que la sienne vole dans le ciel au milieu des Anges, et qu’il me protège.

Je demandai au médecin de me prescrire un moyen contraceptif. Je me devais de retrouver ma santé, avant de penser à une nouvelle grossesse. Selon lui, c’était inutile car les chances d’être à nouveau enceinte étaient impensables dans l’immédiat.

Brigitha Balet

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