MES ANNÉES A L’INSTITUT

MES ANNÉES A L’INSTITUT

Le 11 septembre 1961, je fus placée à Soleure dans un institut pour mineurs en difficulté. Un couple avec quatre enfants s’occupait de cet établissement. Le responsable enseignait au village voisin. Son épouse « prenait soin » de nous, secondée par une aide-ménagère. Nous étions plus d’une vingtaine d’enfants et devions quasiment tout faire nous-mêmes : les nettoyages, aider à la cuisine, les achats, etc. Comme j’avais soif d’affection, j’étais toujours la première à proposer mon aide.

Au début de mon séjour, la directrice m’interrogea sur mon enfance et ce dont j’avais été victime. Confiante, je lui avouai tout mon passé, y compris les abus et le viol subi entre six et sept ans. Les responsables savaient donc que ma mère était capable du pire.

De tels aveux auraient dû être immédiatement transmis aux autorités compétentes. Or, je n’ai jamais rien trouvé concernant ces entretiens dans mes multiples recherches. Cela reste « un mystère » inconcevable, comme tant d’autres.

Les enfants envoyés par différentes associations, telles que Caritas et la Croix Rouge, étaient mieux surveillés et contrôlés que nous ne l’étions ma sœur et moi. Car elle me rejoignit là-bas durant l’été 1962. Ils recevaient régulièrement des colis, partaient en vacances et portaient des habits neufs. Pour nous, jamais de lettre, ni de paquet. Nous ne comprenions pas pourquoi et cela nous rendait très tristes. Mon frère fut placé la même année dans un home pour enfants, en Suisse allemande. Comme cet institut appartenait au canton, les contrôles étaient plus fréquents.

Nous mangions fort mal et dans des conditions plutôt sinistres. Assis à table comme des pauvres, alors que les responsables et leurs enfants mangeaient au fond de la salle. Leur table était bien dressée, avec une nappe et un beau service. Je ressentais cela comme une injustice profonde, les seigneurs d’un côté et les esclaves de l’autre. Ils nous faisaient sentir qu’ils ne pouvaient pas faire de miracles avec quatre francs par jour.

A côtoyer cette famille modèle, je me mis à rêver d’un nid d’amour, imaginer la chaleur d’un foyer, inventer un havre de paix pour m’y blottir. Ces enfants possédaient tout alors que je ne connaissais que la détresse d’une implacable solitude. Depuis toujours. Cette soudaine révélation m’infligea une peine sans nom.

L’été, mes cheveux blondissaient. De belles mèches claires illuminaient mon visage. La fille cadette de la directrice me complimentait et avait souvent un mot gentil. Elle devait se cacher de ses parents et de sa sœur qui n’auraient jamais toléré une telle familiarité.

Le souvenir d’une punition particulièrement cruelle que j’ai dû subir m’angoisse aujourd’hui encore. En faisant la poussière, j’avais volontairement évité une araignée par phobie de ces insectes. En guise de leçon, la directrice m’envoya dans une cave où je dus chercher des araignées et les mettre dans une pochette en papier.

Non loin de notre institut se trouvait une maison pour personnes aliénées. Lorsque nous passions devant cette triste bâtisse, les responsables nous prévenaient que nous finirions par y croupir, un jour. Ces paroles étaient tout aussi dévastatrices que des sévices corporels. Julie était réellement terrorisée par la menace d’internement dans cet établissement pour personnes démentes.

Dans notre institut, je compris très vite qu’il ne fallait faire confiance à personne. La seule façon de survivre consistait à se créer une carapace derrière laquelle on cachait ses émotions, de manière à n’offrir aucune prise aux personnes mal intentionnées. Je m’y sentais horriblement seule. Nous étions soumis à des règles très strictes. C’était un univers froid, terne, avec peu de chaleur humaine. Tous les enfants souffraient de problèmes psychologiques. Malgré tout, je me sentais bien plus en sécurité dans cet institut que chez moi où je ne voulais retourner sous aucun prétexte.

Un jour, trois enfants s’échappèrent durant la nuit, en nouant les draps pour en faire une corde. D’après mes souvenirs, ils furent rattrapés près de la frontière française et ramenés dans le panier à salade comme des criminels. On les enferma dans une chambre sombre et vétuste. La police vint trois jours plus tard pour les conduire dans une semi prison. Nous fûmes tous convoqués dans la cour et on nous prévint de ce qui nous arriverait si nous essayions de nous enfuir. Cette histoire m’a profondément bouleversée.

Toutes les filles de l’institut allaient à l’école mixte de la ville de Soleure. Je fus souvent la risée des élèves en raison de mon misérable accoutrement. Durant cinq ans, je ne reçus presque rien de neuf à me mettre sur le dos, hormis un chemisier, une jupe et un pull. En fait, ma garde-robe ne se composait que de vieux habits. Moi qui aimais tant les belles choses, je souffrais beaucoup des railleries de mes camarades d’école.

A Soleure, l’hiver était rude et humide en raison de fréquentes nappes d’épais brouillard. Les promenades dans la forêt, le dimanche, étaient obligatoires. Seulement mes pauvres guenilles ne pouvaient me protéger des morsures du froid.

L’école se trouvait à un kilomètre de la ville. Nous étions chronométrés et devions rentrer à heures fixes. Au pas de course, en évitant la ville, pour être à l’heure et fuir les tentations citadines. Dans la classe secondaire, deux élèves étaient particulièrement gentilles avec moi. L’une me conviait chez elle après l’école pour manger la mousse au chocolat que sa maman préparait. L’autre, fille d’un directeur de banque, détestait l’école. Elle possédait un talent de styliste et, douée pour la couture, était toujours divinement habillée. Grand cœur, elle me manifestait beaucoup de sympathie et de compassion.

Un jour, elle me fit entrer dans sa chambre où, en présence de sa mère, elle ouvrit son armoire et me proposa de prendre les habits que je désirais. Elle me conseilla et emplit mon sac de vêtements. J’étais au septième ciel. Je rentrai à l’institut avec quelques minutes de retard. Le comité d’accueil m’attendait déjà. Je dus expliquer mon retard. On m’accusa alors de vol, malgré mes protestations. Je reçus l’ordre de tout rendre le jour même. La mère de ma généreuse camarade, indignée, téléphona à l’institut. On lui répondit que le règlement n’autorisait pas ce genre de choses.

Des nuits entières, je pleurais dans mon lit. Je ne parvenais plus à endiguer mon désespoir derrière la carapace que je m’étais forgée. Jamais je ne pourrai faire le compte de toutes ces larmes versées pendant ces années à l’institut, au fond de ces sinistres dortoirs.

Ma petite sœur partageait ma vie à l’institut. Je l’aidais souvent pour ses travaux scolaires, et cela a tissé une profonde complicité entre nous. J’avais entièrement confiance en elle, car je savais qu’elle ne me trahirait jamais.

Ma mère devait demander à la chambre pupillaire une autorisation écrite, pour que je puisse rentrer à la maison pendant les vacances. Elle le faisait régulièrement, afin de faire bonne figure. Pas une seule de ces lettres n’était écrite et signée par elle. Elle joignait des messages, soi-disant rédigés par moi, afin de justifier sa demande. Il s’agissait de faux, car je n’avais évidemment jamais écrit une seule ligne pour demander à rentrer chez moi. J’avais bien trop peur.

La chambre pupillaire n’a jamais rien remarqué. Pourquoi ?

Les responsables de l’établissement recevaient parfois la visite d’une dame outrageusement maquillée, vêtue d’un manteau léopard. C’était une ancienne pensionnaire. Tout indiquait qu’elle avait fini dans la rue. J’avais le sentiment que cette fille venait les narguer sciemment, afin de leur montrer le triste résultat de leur éducation. Je me suis faite la promesse solennelle de ne jamais finir ainsi.

Un été, les enfants furent placés par différentes œuvres caritatives. N’ayant trouvé personne ni pour ma sœur, ni pour moi, les directeurs engagèrent une étudiante. Ce furent les plus belles vacances de notre vie. Nous allions nous promener, faire du bateau ou manger des glaces. Le temps fila beaucoup trop vite.

En 1963, la direction des œuvres sociales du canton de Berne envoya une lettre à la chambre pupillaire concernée et une copie à l’institut. Selon la nouvelle loi, ils n’étaient plus en charge de subvenir à mon logement, ni à ma scolarité. Désormais c’était à la chambre pupillaire du lieu de domicile des parents de prendre le relais. Elle avait pour mission de contacter mes parents afin de discuter de mon avenir professionnel. Je souhaitais m’occuper de jeunes enfants et devenir enseignante. J’avais les capacités scolaires requises.

Le directeur de l’institut m’expliqua que mes parents ordonnaient que je gagne ma vie au plus vite, afin de subvenir à leurs besoins financiers. Je n’avais pas le choix. Cependant, cet homme me conseilla d’aller travailler à la poste pour ne pas devoir servir dans un café ou pire.

Au cours de l’année 1965, ma mère vint chercher ma sœur Julie pour la ramener à la maison. Je pense que le service social ne lui versait plus d’argent et qu’elle devait désormais assumer entièrement les frais de l’institut. En sanglots et agrippée à son pantalon, ma sœur supplia le directeur de pouvoir rester à l’institut.

Elle ne voulait à aucun prix retourner avec notre mère !

Je réussis mon examen de passage et fus engagée à la poste de Soleure en avril 1965. Je pus ainsi rester à l’institut. Chaque fin de mois, ma mère téléphonait au bureau pour me harceler. Elle exigeait presque la totalité de mon salaire.

C’est à cette même époque, que je souffris de terribles maux de dents, m’interdisant de m’alimenter. Après plusieurs jours de calvaire, j’eus enfin la permission de me rendre chez le dentiste. L’examen révéla une infection dans le palais. Il dut percer l’abcès. Les soins reçus tardivement eurent pour conséquence une grave infection rénale, qui m’aurait conduite à l’hôpital, si les coûts trop élevés ne m’en avaient empêché.

Je suis restée alitée dans le dortoir environ trois semaines, sous antibiotiques. Les séquelles de cette infection non soignée ont porté préjudice à ma santé tout au long de ma vie. Je compris alors que la société se divisait en deux camps. D’un côté ceux qui possédaient tout et de l’autre, ceux qui ne possédaient rien. Je me suis levée et j’ai promis au Seigneur qu’un jour, je serai du bon côté.

Dans le courant de l’année, je reçus la visite d’une employée du service social. Elle m’interrogea sur mes années à l’institut, mon travail et l’éventuel plaisir que j’y trouvais. Sans arrière-pensée, je répondis à toutes ses questions. Je rajoutai même combien j’aimais ma profession tout en avouant que mes goûts véritables m’eussent conduite ailleurs. Elle a rétorqué que si tel avait été mon désir, les services sociaux auraient pris en charge les frais des études. J’expliquais que le directeur m’avait formellement signifié que mes parents me l’interdisaient.

J’étais l’aînée de la famille et, comme telle, je me devais de les soutenir financièrement. A partir de ce jour-là, la vie à l’institut se dégrada. Je suppose que le rapport de l’employée du service social ne fut pas très favorable à l’égard de la direction de l’institut.

En 1965, je partis en vacances chez mes parents pour Noël. Ils insistèrent pour que je revienne travailler en Valais. Toujours dans le but avoué que je les entretienne. Je ne comprenais pas pourquoi j’étais censée leur donner ma paie, surtout après ce qu’ils m’avaient infligé.

Je devais recommencer mon travail le lundi trois janvier, mais ma mère exigea que je téléphone à mon supérieur pour l’avertir que j’étais malade. En fait, elle me fit mentir pour gagner du temps et tenter de me convaincre de rester dans le canton. Officiellement, elle prétendit que j’avais une fâcheuse tendance à la dépense et qu’elle souhaitait me garder à ses côtés. Ainsi, elle aurait le pouvoir de contrôler et de modérer mes pulsions de consommation. Je ne repris mon travail que le lendemain.

J’arrivai à Soleure tellement abattue et déprimée que je fis de graves erreurs professionnelles. Mon chef appela le service social des PTT, afin de savoir ce qui s’était passé durant mon séjour à la maison. Une de leurs assistantes sociales entreprit des recherches et écrivit une lettre à la chambre pupillaire du canton du Valais le 6 janvier 1966. Cette lettre stipule que, contrairement à ce que prétendait ma mère, je n’étais aucunement dépensière, et que j’avais des besoins fort limités.

Mes parents ne lâchèrent aucune de leurs revendications. Ils me sommèrent de rentrer. Ils extorquèrent mon salaire. Ma mère reconnut avoir menti au sujet de ma prétendue tendance dépensière. Bien plus tard, elle avoua à une amie que je ne parviendrais jamais à leur rembourser tout le mal que je leur avais fait.

Mes employeurs comprirent enfin pourquoi j’étais si éperdument paumée. Dans son rapport, l’assistante des PTT révéla que mes parents avaient délaissé trois de leurs enfants dès leur plus jeune âge. Qu’ils leur manifestaient de l’intérêt uniquement s’ils leurs rapportaient de l’argent. En outre, elle disait ne pas comprendre comment mon père, qui avait été jugé pour inceste, avait pu continuer à bénéficier du droit parental et vivre sous le même toit que ses quatre petites filles. Et ceci après seulement deux ans et quatre mois de détention.

L’assistante sociale exprimait son appréhension au sujet du retour des enfants dans leur foyer. Ils étaient enfin parvenus à acquérir péniblement un minimum de stabilité. Elle demandait également à la chambre pupillaire de trouver une vraie solution pour moi, qui prendrait en compte mes aspirations personnelles et mes intérêts financiers. Le 20 janvier 1966, la chambre pupillaire accéda favorablement à sa requête, mais uniquement en ma faveur. Ni mon frère ni ma petite sœur n’obtinrent gain de cause.

Je prolongeai ainsi mon séjour à l’institut, mais le quotidien devint insupportable. Pour les gens de la maison je n’existais plus.

Mon oncle, le frère de ma mère, habitait dans un village non loin de Soleure. Un jour, sur l’ordre de ma mère, il vint, accompagné de son épouse, me chercher à l’institut. J’eus la chance d’habiter quelque temps chez eux. Je dormais dans une jolie petite chambre. Ils étaient si gentils avec moi que je me sentais presque en famille. Maigre à faire peur, quasi sous-alimentée, je me gavais des repas préparés par ma tante. Lorsque je rentrais du travail, elle me nourrissait de salades de cervelas et de Kugelhofs. Mon estomac acceptait mal cette nourriture trop lourde. Je payais ma pension à mon oncle tous les mois et envoyais le reste à mes parents.

Ma tante, ignorant la duplicité de ma mère, pensait que cette dernière était sous l’influence de son propre père, véritable patriarche doté d’une forte personnalité. Mon oncle avait quitté le Valais, afin d’échapper à son autorité abusive. Ma tante m’incitait à sortir de ce milieu. Elle trouvait que, adolescente toute menue, je possédais à présent des mensurations idéales pour faire carrière dans la mode. Je n’y croyais pas. Terriblement complexée, je me trouvais laide. Je souffrais d’être moi.

Fidèle à son obsession de me voir revenir en Valais, ma mère fit les démarches nécessaires auprès de l’office postal de Sion pour me faire engager, se passant de mon assentiment.

Un jour, le chef de bureau de Sion me téléphona pour confirmer mon engagement. Nous étions au printemps 1967. J’annonçai la nouvelle à mon employeur. Il me conseilla de rester à Soleure pour préserver mon équilibre psychologique. Mais je n’étais pas majeure, je me sentais coupable de tous les malheurs de ma famille, et j’imaginais devoir payer pour tout ce mal. J’obéis une fois de plus.

Travaillant toujours dans la même entreprise, mon dossier fut transmis à Sion. Mon nouveau directeur me mit vivement en garde contre le projet de retourner vivre chez mes parents, si je voulais garder une chance de me construire un avenir serein. Je réalise aujourd’hui combien cet homme sage avait raison ! Je ne revis, pour ainsi dire, plus mon oncle ni ma tante et n’eus plus de leurs nouvelles.

Brigitha

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