LA DÉNONCIATION

LA DÉNONCIATION

E
n septembre 1960, je partis chez ce couple où je poursuivis ma scolarité retardée par le contexte linguistique différent. L’épouse était assez sévère, mais je me sentis bien chez eux. Je n’étais ni battue, ni abusée, ni maltraitée.

Hélas, je dus rentrer à la maison pour les vacances de Noël et c’est à cette occasion que je reçus le cadeau empoisonné.

Mon père, ce malade, commit un nouvel inceste !

A la fin des vacances, complètement abattue et dans un état pitoyable, je retournai en train dans ma famille d’accueil. Tous les matins, la dame allait nourrir les lapins. Un jour où nous les observions en compagnie de leurs petits, elle voulut entreprendre mon éducation sexuelle. Je m’évanouis presque. Inquiète, elle me pria d’expliquer un si grand trouble. Je lui dévoilai, sous le sceau du secret, combien j’avais peur de subir la même chose. Innocente, je n’étais pas instruite sur le sujet. Il y a cinquante ans, l’éducation sexuelle n’existait pas, ni les médias, ni la presse n’en parlaient. Le sujet était complètement tabou !

Je dis à cette dame que je ne pouvais pas lui en dévoiler davantage, car autrement « il » me tuerait. Et j’ajoutai que je ne voulais en aucun cas retourner à la maison. Elle me pria de lui faire entièrement confiance. Alors je lui avouai que mon père m’avait fait du mal.

A la suite de cette révélation, elle écrivit à mes parents, pour leur dire qu’elle connaissait la situation et leur exprimer sa profonde indignation face à de tels actes.

J’appris, lors de mes recherches, que mes parents vinrent immédiatement la trouver. Mon père menaça de l’étrangler, si elle avait l’audace de le dénoncer. Ma mère approuva et renchérit en disant que si cette affaire venait aux oreilles de la justice, elle et tous ses descendants seraient maudits à jamais. Tous ces faits ont été consignés sur des pièces judiciaires que j’ai consultées.

Avril 1961, ce couple reçut la visite de leurs enfants auxquels ils racontèrent mon histoire. Leur beau-fils, profondément choqué, dénonça de suite ces délits à la justice. Il ajouta que la dame qui nous gardait avait certains problèmes psychiques et n’était pas en mesure de s’occuper d’enfants avec de tels traumatismes. Il demanda qu’on traite cette affaire avec la plus grande prudence, en raison des menaces proférées par mes parents.

Ma mère vint me trouver le 16 avril de cette même année. Elle me traita de menteuse et de perverse. Je n’avais que douze ans et quatre mois ! Elle prit rendez-vous avec le médecin de la région. Absent pour des raisons militaires, c’est son remplaçant qui, le lendemain, m’ausculta. Il m’examina longuement entre les jambes et me fit très mal. Aujourd’hui je peux dire que ce médecin à ignoblement abusé de moi…

Il finit par déclarer son inaptitude à effectuer une expertise dans une telle affaire et prit directement rendez-vous avec le médecin-chef du service gynécologique de l’Hôpital Cantonal de Soleure pour un examen ad hoc. Mais je ressentis son « examen » comme un abus supplémentaire d’une rare violence.

Savante manipulatrice, ma mère avait sans doute tout prévu. En me traitant de fille dépravée, elle ne risquait rien. Même si l’examen révélait l’existence d’un rapport sexuel, le partenaire pouvait être n’importe qui.

Le soir même, à dix-neuf heures, nous eûmes rendez-vous à l’hôpital où une doctoresse s’occupa de moi. Terrifiée, je ne voulus pas monter sur la chaise pour un autre examen, tellement le précédent avait été effroyable. Ma mère ricana durement : « Avec ton père, tu t’es laissée faire et là, tu fais des manières ! ». La doctoresse la chassa de la pièce et me fit descendre de la chaise, sans procéder à l’examen. Elle fut très douce avec moi, essaya de me calmer et de me consoler. Pendant que je me rhabillais, elle s’en fut parlementer avec ma mère. Elle lui exprima probablement son indignation. Par la suite, elle transmit un rapport aux autorités.

Dans un témoignage racontant ces faits, ma mère, une fois de plus, mentit et narra l’histoire à sa façon, en omettant expressément de parler du premier examen. Je fus même contrainte de raconter sa version des faits et de la signer. Elle avait le pouvoir absolu de me faire dire et signer ce qu’elle voulait.

Quelques semaines plus tard, ma mère et une de ses sœurs vinrent me chercher. Nous prîmes le train pour rentrer en Valais. Durant le voyage, elles me harcelèrent tant et si bien que je leur racontai tout ce que j’avais subi. Elles me traitèrent alors de menteuse, de dévergondée et de sorcière à voix haute devant tous les voyageurs.

Ce fut un moment de suprême humiliation.

Je ne me rappelle pas avoir vu mon père en arrivant chez nous. Peut-être était-il déjà en détention préventive ? L’ordre d’écrou à son encontre fut délivré le 12 mai 1961. Il fut condamné à deux ans de réclusion pour attentat à la pudeur sur la personne de sa fille. Il prit un avocat et fit appel au tribunal cantonal contre ce jugement.

Brigitha

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :